Etape 5 : l’aide de camp

Eté 2013. Nicole Caligaris et Benoît Vincent se retrouvent chaque matin durant une semaine pour finaliser le texte. Il devient en effet urgent d’avoir un ensemble sinon cohérent, du moins complet, afin de le présenter à un éditeur.

A part le montage des deux derniers chapitres, deux éléments sont ajoutés à l’ensemble : les titres des chapitres, et surtout le cadre imposé par l’arrivée de l’aide de camp.

 

Les titres

(en gras, ce qu’il en reste ; entre crochet, l’ajout ultérieur d’un sous-titre)
Les titres sont inspirés de passages du texte concerné.

Chapitre 1 : Qu’elle ne sache pas me saisir, que les espaces vibrent. Les adieux
Chapitre 2 : Le vide appelle, c’est le lâcher des bourdons. Le voyage
Chapitre 3 : Le bleu miracle entre ciel et terre. La rencontre
Chapitre 4 : De l’autre côté, l’inculte, les ronciers, la salive. Le mur
Chapitre 5 : L’animal est sur mon cou, je suis son rire. Les noces
Chapitre 6 : Dessiner au soleil son arène. Le revenant.

 

L’aide de camp

L’aide de camp interroge un soldat revenu seul d’une mystérieuse mission décidée secrètement par le Général Instin. Le Général demeurant introuvable, et le soldat refusant de parler, l’aide de camp se plonge dans la lecture des feuillets que celui-ci a rapportés. Ses notes vont encadrer le récit de Climax avec un nouveau prologue et un épilogue, ainsi que, dans un premier temps, s’inscrire également dans la marge :

instin_climax-marges

 

Le prologue

(le texte est écrit par Nicole Caligaris et amendé par Benoit Vincent ; sont barrés les passages jugés inutile par les deux auteurs)

Vous m’aviez demandé de vous prévenir, voici : nous avons reçu la caisse et délivré le bordereau de réception au lieutenant du corps expéditionnaire. L’homme est seul. Impossible de savoir ce qu’il est advenu des autres, il ne veut parler qu’à vous. Il insiste pour vous remettre en mains propres la pochette qu’il porte et qui compte, dit-il, plus que la caisse elle-même.

J’ai fait apporter la caisse dans votre bureau et interdit formellement qu’on y touchât. Pour plus de sûreté j’ai fait poser dessus des scellés frappés de votre sceau G. I. Je ne sais trop que faire du soldat. L’homme est arrivé épuisé, déshydraté, anxieux. Je ne sais pas si vous voudrez l’entendre vous-même.

[…]

Avez-vous eu mon billet ? Je n’ose passer par les voies officielles. Il s’agit de la caisse, de l’expédition dont vous guettiez le retour. Le dernier soldat est là, il attend de vous voir pour vous faire son rapport.

[…]

Nous avons retenu le soldat pour ce soir. J’ai donné ordre de lui attribuer une cellule et de lui faire porter un repas. L’homme a tenté de se soustraire, il a fallu l’amener de force. Je lui ai personnellement confisqué la pochette. Elle contient une liasse de feuillets.

J’attends vos ordres depuis quarante-huit heures, mon Général. J’ai maintenu sous verrou le soldat et sous scellés la caisse. J’ai pris sur moi de dissimuler la pochette, à l’abri des curiosités. Je ne sais s’il faut la transmettre en haut lieu ni quelle est l’urgence des informations qu’elle doit contenir. Je ne bouge pas pour le moment mais vous devez me relever au plus tôt de cette responsabilité qui dépasse de loin mon grade.

Je ne peux pas me présenter chez vous sans éveiller immédiatement la curiosité du camp au complet.

[…]

Général, je suis votre aide de camp, c’est moi qui vous ai conduit, dans les pires conditions, sur les traces du diable, dans toutes les ornières de cette campagne qui est un désastre par temps serein, un gouffre quand il fait noir, un enfer quand les explosifs ont parlé. C’est moi toujours qui vous ai ramené, qui vous ai soigné, je l’ai fait avec dévouement. Avez-vous eu à vous en plaindre ? Pouvez-vous me reprocher le moindre manquement, la moindre distraction ? N’ai-je pas toujours été aveugle à ce qu’il ne fallait pas voir, sourd à ce qu’il ne fallait pas entendre, empressé à votre service ? Voilà plusieurs jours que je suis sans ordres, plusieurs jours que les stores de votre roulotte sont baissés, plusieurs jours qu’on ne vous a pas vu au mess. Personne encore n’a remarqué la chose et je m’emploie à la masquer en m’agitant comme si l’ordre m’en venait de vous. Mais l’illusion ne durera guère. Faites-moi appeler. Ou faites-moi parvenir un mot.

[…]

Je vérifie tous les soirs la présence de la pochette. Dois-je l’ouvrir ?

[…]

Je n’ai pas donné l’ordre de relâcher le soldat.

[…]

J’ai interrogé le soldat tout à l’heure. Il n’est pas disposé à parler mais j’ai tout de même pu apprendre deux ou trois choses. L’escouade s’est donné un nom, et chacun se reconnaît en lui. J’ai réussi à obtenir ce nom, Général, puisque, comme dit le détenu, la mission est terminée et ce nom est désormais obsolète et ne renvoie plus à personne. Climax. Je n’ai rien su de plus. Climax est personne. Et chacun de ces hommes. Et l’ensemble de ces hommes. Et leurs missions ; et leurs rapports écrits.

[…]

Sinon à vous, Général, à qui en référer ? Le soldat devient difficile, il dit qu’il est tenu au secret, comme tous les membres de l’escouade, qu’ils ont prêté serment, un par un, à vous seul. Il veut sa liberté. Il jure de se taire toujours. Les hommes de garde commencent à se poser des questions. J’ai d’abord fait dire qu’il était malade. Puis j’ai dû compliquer la chose pour tenir les gardes à distance. J’ai fait comprendre qu’il jouait la maladie pour endormir la méfiance. Mais il va devenir impossible de le retenir davantage. C’est une question d’heures, on entendra parler, on vous demandera des comptes. Puis-je mentionner la caisse devant le haut commandement ? et la pochette ? Si elle contient des informations sensibles, je m’expose à la Cour Martiale. Mais transmettre, ce serait dévoiler l’expédition et causer à coup sûr votre perte.

[…]

J’ai tenté un second interrogatoire approfondi du soldat. Je sais que sur les dix hommes au départ initiaux, l’escouade en a perdu quatre, impossible de comprendre comment. Le soldat dit qu’ils sont partis, mais je n’ai pas pu savoir s’il entendait par là qu’ils avaient déserté ou pire… Tous n’ont pas été au bout, notre homme est seul à se présenter au rapport.

Mon Général, vous me demandez beaucoup. Votre silence me demande beaucoup. Car je ne veux pas vous nuire et j’ai déjà trop attendu. Transmettre un rapport à présent serait attirer l’attention sur son retard et risquer de finir aux arrêts avec vous. Ou à votre place ? Il sera commode de reporter sur l’officier sans étoile l’inculpation de trahison. J’attendrai, quoi qu’il arrive, votre retour au commandement. Il y aura des décisions à prendre, tâchons de gagner du temps.

[…]

Je m’étais presque résolu à venir frapper à votre porte. Mais en rentrant au camp cette nuit, j’ai vu le Chinois sortir de votre roulotte avec son petit paquetage dont je sais exactement le contenu. Le temps que les effets de ses pipes s’estompent, il faut compter des heures que je ne peux pas me permettre d’attendre. J’ai exposé à l’État-major mes soupçons sur le soldat, la nécessité de connaître sa version exacte des choses et de savoir s’il a tenté de déserter ou de trahir. Cette enquête justifie désormais sa mise aux arrêts. Il a été transféré, je ne suis plus autorisé à le voir. Il faut que j’ouvre la pochette, que je sache ce que contiennent ces feuillets avant qu’il ne livre toute l’affaire.

J’ai pris l’habitude d’occuper votre bureau à la tombée du soir, d’y allumer la lampe, d’y veiller tard face à la caisse dont je n’ai pas rompu les scellés, dans l’espoir que, rassuré par la petite lumière qui brille toutes les nuits au-dessus des tentes, le camp ignore votre absence.

[…]

J’ai commencé ma lecture, Général, je crains que les hommes n’aient pas appliqué rigoureusement la consigne. Quelle consigne, d’ailleurs ? Leur rapport ne ressemble à rien, mêle les relevés et les notes personnelles, tient plus du journal intime que d’un écrit officiel. N’importe. Il faudra suivre leurs pérégrinations et leurs errements, comprendre leur état d’esprit d’après leur étrange récit. Je porterai mes remarques dans ses marges, ainsi vous saurez comment, sans bouger de votre bureau où je me suis enfermé, j’ai pris part au voyage.

 

L’épilogue

(en italique, texte majoritairement de Benoît Vincent ; en romain, majoritairement de Nicole Caligaris)

Une poignée d’hommes partis secrètement en votre nom établir un avant-poste du progrès, un mur, aux confins de notre emprise sur les choses et sur les langues qui les commercialisent. Et ces hommes ont fini par se départir de leurs propres limites pour se confondre, non pas tellement dans ce voyage mais dans les bribes qu’ils ont cherché à vous en transmettre et nous ne sommes pas plus avancés.
Je suppose que vous n’avez pas l’intention de revenir, Général.
À la réflexion, peut-être la mission de ces hommes n’avait-elle pas d’autre but que de réaliser votre disparition, votre discrète évasion d’une existence dont le cadre commun vous faisait perdre l’intensité de la vôtre.
Nous nous sommes habitués l’un à l’autre, votre bureau et moi. Les nuits y sont d’une qualité incomparable, d’une durée sans division et même sans limite puisque le petit jour ne chasse pas le rêve mais le confirme en lui donnant son poids et son opacité. Mon sac est prêt.
J’ai tenté une dernière fois d’interroger le petit lieutenant qui a livré la caisse et l’enveloppe contenant ces feuillets. Un stratagème m’a conduit jusqu’à la cellule mais trop tard, l’état major venait d’ordonner le transfert du détenu en haute sécurité, signe que l’enquête ne fait que commencer, que la chose est prise au sérieux en haut lieu, mon nom sortira à un moment ou à un autre.
Mais on m’a fait comprendre que le détenu avait laissé à son gardien un mot pour moi. On m’a pressé de me laisser joindre. Très bien.

Je continuerai donc de tenir ce journal auquel je joins le mot du gardien et la transcription de son récit.
L’homme a su établir une relation de confiance avec son détenu : bon point. Le lieutenant lui a parlé, soit. Mais je crains que le trouble de l’un n’ait touché l’autre et que l’esprit du gardien ne s’en soit trouvé ébranlé. On dirait qu’il se confond avec le lieutenant, qu’il se croit lui-même membre et témoin de l’expédition.

Une poignée d’hommes partis secrètement en votre nom établir un avant-poste du progrès, un mur, aux confins de notre territoire, de notre empire et de notre civilisation.
J’en étais.
Je faisais partie de ces hommes envoyés au feu, à l’inconnu, aux monstres béants et griffus qui ornent les coins des cartes géographiques. Précisément.
Précisément ceux-là.
Mais je n’ai pas vu grand chose, cantonné que j’étais à l’intendance d’abord — vous savez le type qui coche des items sur des fiches ; le type qu’on ne voit pas et qui gère les stocks alimentaires, organise les commandes, inventorie, expertise, et évalue l’état des placards, cantines et autres rangements1 — aux cellules ensuite.
En effet ma gestion trop sévère de l’intendance, mes prélèvements drastiques, le fait « que [je] prenne ma mission trop à cœur » a conduit le quartier maître général, en bonne intelligence avec moi-même, à reconsidérer mon affectation ; et puis l’avancement positif de notre mission (notre progression facile sur la carte et sur le terrain) a forcément eu des conséquences sur notre groupe : peu de blessés, de nombreux prisonniers.
J’ai donc été en charge de l’ensemble du contingent de prisonniers, me passionnant pour les systèmes d’échanges et d’organisation de cette petite communauté ; je pouvais ainsi à loisir contrôler ces échanges (et fixer moi-même les règles du marché : une cigarette valant deux barres de chocolat ; une ration de colis humanitaire plusieurs paquets de cigarettes ; une poignée d’herbes à rêve plusieurs rations de poisson séché-salé, etc.), et observer attentivement les pratiques, la langue et les corps de ces captifs.
C’est ainsi que j’en appris beaucoup sur leur culture, leurs rituels, leur conception du monde. Données utiles en cas de guerre. Renseignements précieux.
Et oui c’est moi qui ai interrogé le petit lieutenant que par mesure de sécurité nous avons préféré incarcérer dans l’attente de votre ordre, mon Général. Oui, cet homme m’a parlé.
Oui, ce soldat m’a tout dit.

L’homme est agité. De temps en temps il s’interrompt pour s’approcher de la fenêtre et surveiller quelque chose. Quoi donc ? impossible de le lui faire dire. S’assure-t-il qu’on ne puisse pas le voir ici, dans ce bureau de général que ni lui ni moi ne sommes censés occuper sous quelque prétexte que ce soi ? Vérifie-t-il au contraire la présence de quelqu’un dans la cour ? ou au-delà, à la lisière des bois, du côté de la roulotte dont les rideaux sont devenus poussiéreux, les vitres sales et les marches sèches ? Réflexe de gardien qui surveille sans but précis, par habitude, parce que c’est devenu une façon d’être ?
C’est là-bas, sous une planche de cette roulotte que j’enverrai le Chinois glisser l’enveloppe, avec les feuillets rapportés par le lieutenant et désormais commentés de ma main, auxquels j’ajouterai les pages de ce journal. Je ne veux pas laisser tout ça dans ce bureau.
Est-ce toujours un bureau ? Quelques meubles, un tapis, un stylo, une routine que j’ai pu maintenir en tant qu’ordonnance du Général ont artificiellement gardé une présence qui n’a plus lieu ici, qui s’est éclipsée depuis trop longtemps. Je ne m’explique pas que la pièce n’ait pas été ré-attribuée. Comment l’état major et le camp tout entier ont-ils pu tacitement contribuer à ma misérable mise en scène ? Présence et absence ne semblent pas se distinguer si nettement, dans ce camp où l’existence se passe à attendre, où l’action prend un malin plaisir à se produire ailleurs, au loin, à n’entrer ici que par le biais de bulletins, de messages, de brèves nouvelles dont personne ne peut jamais être certain, de rumeurs qui courent 48 heures et s’épuisent.
Je suis retourné hier à l’auberge. La petite aubergiste a engraissé, elle a perdu son air espiègle et m’a regardé comme si elle ne me connaissait pas, peut-être même ne m’a-t-elle pas regardé. Elle ne m’a pas servi. Je n’ai pas attendu. Je n’ai plus rien à faire là non plus.
Je relis le récit du gardien. Contrôle, gestion, inventaire, expertise. Que c’est précis. Trop précis. Je suis un aide camp méticuleux, je l’étais, tout au moins, mais ce monde de la pesée et du décompte me semble tellement lointain à présent.
Il m’est venu tout naturellement le geste de serrer dans mes affaires ce livre d’estampes dans lequel sont glissés les poèmes de l’Empereur Kouang Siu 光緒帝 traduits par Maurice Roy. À qui viendrait-il l’idée de le lire ?
Je ne sais que faire à présent de ce témoin du témoignage.

Vous êtes sûr que personne ne peut nous voir, nous entendre ? Je ne voudrais pas avoir d’ennuis vous savez.
Où est le Général ? C’est à lui que je dois parler. Vous me dites que vous avez sa confiance totale, mais qu’est-ce qui me le prouve ?
Le Général, je ne l’ai vu qu’une ou deux fois, et de loin encore — on ne s’approche pas comme ça du soleil — une ombre sans visage, montée sur un cheval gommé par la distance. Je ne suis pas certain de le reconnaître, si je le croisais tout de suite. Peut-être est-ce vous ? On connaît ces stratagèmes et ces doubles personnalités ; on a vu des films d’espionnage et on a lu les récits de la Guerre. Faut pas me prendre pour un bleu.
Depuis le début je suis ici moi, avec toute la compagnie, l’un des premiers à avoir posé le pied sur cette maudite terre. J’ai donc tout vu, tout vécu.

J’ai vu le Général (de loin), j’ai vu l’Ennemi. J’ai vu le champ de bataille et j’ai vu le camp dans leurs détails. J’ai vu les morts et les hommages, j’ai vu le silence après l’assaut, et le silence avant l’assaut.
Voilà ce que m’a dit le Lieutenant.

L’homme est chancelant, cette histoire le tracasse plus que ne le demande son rôle de messager. Que pourrait-il m’apprendre de ces journaux que je suppose rassemblés à la hâte par des mains travaillant dans le noir et qui ont dû mélanger les feuilles, en égarer pas mal ? Que pourrait-il m’apprendre ? une fiction encore ? celle du petit lieutenant qui voudra sauver son grade à tout prix ?

L’homme est un chiendent.
Il envahit puis occupe, son territoire ne cesse de grandir, il s’épuise ainsi en se disséminant. Voilà ce que m’a dit le Général. Par la voix du Lieutenant, tenant lieu de Général.

Votre mission est une mission d’occupation. Voilà ce qu’il m’a dit.

Vous devez occuper les hommes ; occuper l’ennemi ; occuper le territoire. Vous devez occuper tout cela et me couvrir. Couvrir ma fuite.

Du temps de votre occupation, je serai déjà loin. Tout ceci ne fut qu’un immense stratagème. Un plan au service de ma dissolution. Et vous me servirez de couverture. Vous saurez tout. Et ne direz rien.

Je suis le chiendent, j’évolue quelques pieds sous terre et avance, recouvre tout ici : les pelouses, les terrains vagues, les landes, les forêts même. J’avance inexorablement, je n’ai pas de frontière moi, pas de limite à mon expansion.

Vous saurez tout et ne direz rien. Vous êtes mes fidèles hagiographes, ô le Pharmacien, ô le Bras Droit, ô le Gardien. Vous pourrez être inculpés, vous assumerez votre faute (votre négligence) (votre résignation). Vous porterez humblement fièrement la responsabilité de mon évasion. Vous serez coupables, coupables de mon innocence.

Coupables de la rupture que j’envisage ; coupables de la langue que je ne parlerai plus ; coupables de ce corps qui m’échappe ; coupables de la réalité qui s’échinera à nier mon existence ou ma présence.

Vous serez seuls, vous deviendrez seuls, dans vos cellules, vos bureaux, vos laboratoires. Votre temps sera le temps du regret et de l’attente mélangés, votre temps sera celui du silence où votre déshonneur vous aura placés. Alors vous parlerez, trahissant une deuxième fois. Vous écrirez ce que vous savez.

Puis vous assemblerez tous ces écrits à mon propos, vous fabriquerez un grand tas de paperasses, de médailles, d’armes, de cris, de sang, de cartes, de hargne et de gloire et de courage ; sur le dessus vous placerez les pièces du procès qui me sera fait ; vous serez les témoins et les preuves de mon opiniâtre contumace.

Alors vous mettrez le feu à la mémoire, vous enflammerez le tas (non sans le couvrir d’un carburant de votre choix et des cendres de votre orgueil de vivants soldats), vous réaliserez le premier autodafé de l’histoire.

Vous brûlerez mon visage, patiemment assemblé par les actes héroïques et les faits d’armes de ma vie, par mes ordres et mes ouailles et, ce faisant, vous me tuerez une seconde fois, de la mort même la plus redoutable et la plus implacable, la mort de l’oubli.

Vous vous disculperez ainsi, mais chargés d’un poids plus lourd encore, ô mes amis, vous vous disculperez aux yeux de la hiérarchie et au nom de la frontière âprement défendue.

Alors vos nuits ne seront plus de sommeil. Alors vous ne serez plus seuls.

Vous ne serez plus jamais seuls.