Etape 1 : les premiers textes

L’invitation

En juin 2009, une première lettre en forme d’invitation est envoyée à 11 auteurs : Sereine Berlottier, Nicole Caligaris, Lili Hinstin, Valéry Hugotte, Frédéric Laé, Marc Perrin, Philippe Rahmy, Olivia Rosenthal, Alain Subilia, Benoît Vincent, Laurence Werner David.

Extraits de ce premier message

il s’agira pour ce livre de travailler les prolongements, les agencements, les échos, les mises en abyme.
Nous avançons de manière empirique, à l’instar de l’ensemble du projet instin, prenant acte des éléments qui surviennent.
Le général instin reste le « personnage » et le « concept » référent, mais nous pourrons abandonner cette référence directe pour explorer quelques-unes de ses fractales.

 

L’idée de départ était de concevoir une autofiction collective.

Le fil conducteur du livre sera un récit écrit à la première personne. Ce « je », qui n’est aucun de nous, croisera chacun de nous désigné par son prénom et ouvrira aux différents textes. Ce “je” pourra se transformer en “nous”, mise en abyme de la fiction collective. Nous utilisons le terme, provisoire, d’autofiction collective au sens large de Vincent Colonna, fiction qui met en jeu chacun de nous. Des faits réels se mêleront ainsi à ce tissu fictionnel.
Cette voix racontera le groupe fictionnel que nous tous formerions : un groupe instinien qui travaille, cherche, expérimente autour du GI, dont sont retracées les discussions, témoignages, explorations…

 
Dès le début, également, est envisagée une version Web de cette fiction qui en montrera l’envers et les rouages.

 

Formes

Différentes « fractales » du projet se croiseront ainsi dans le livre : la ville, la mémoire, l’autorité, la vision, le père, le corps… évidemment de façon négative, instinienne, les trous dans les villes, de mémoire, du corps… Ces champs « d’investigation », ces réseaux pourront communiquer entre eux :
• la ville (Olivia, Guénaël, Alain…)
• le corps (Philippe), la vision (Laurence, qui sera notre « voyante »)
• la généalogie, l’autorité (Lili, Nicole, Valéry)
• l’errance (Sereine, Alain)
• le végétal (Benoît)
Frédéric travaillera graphiquement sur différentes cartographies : par exemple, de la ville, cartographie végétale, de la campagne instin, du corps…

Ces lignes de départ pourront être transformées voire abandonnées si nous constatons que certaines ne fonctionnent pas dans la fabrication de l’ensemble.

Pour début septembre nous demandons à chacun une contribution, pour la plupart une suite de que vous avez déjà fait dans le projet instin. Pas nécessairement une proposition finie, car il y aura des ajustements à opérer, par rapport à l’ensemble, par rapport aux éléments contigus, etc. mais en tout cas une matière qui nous permette d’avancer, toujours de manière empirique.

 

Textes

Certains auteurs n’auront pas le temps de produire ce premier texte dans les délais. Quant à Alain Subilia, il accompagnera le projet (jusqu’en 2012) mais décidera à un moment de retirer tous ses textes.
Il en reste donc six lors de cette première étape, les deux initiateurs, Patrick Chatelier et Guénaël Boutouillet, se contentant pour l’instant de lire l’ensemble afin d’envisager la suite :
Laurence Werner David, Ce visage que l’œil a oublié d’occuper
Benoît Vincent, Climax
Marc Perrin, Général Instin, suite
Nicole Caligaris, Déposition en quatre planches
Sereine Berlottier, Lettres d’Adèle

 

Laurence Werner David. Ce visage que l’œil a oublié d’occuper

Hier dans la nuit P. a voulu de nouveau que je parle du vieux photographe. Je ne sais si je suis parvenue à un minimum de sincérité, ni même si des éléments essentiels de cette rencontre qui eut lieu à l’automne 1990 m’ont totalement échappé.

*

Devant la porte de ma chambre d’étudiante, le photographe est assis sur le paillasson. Au début, les premières fois où il m’entend venir, il se lève dans le couloir sans électricité. Dans sa sacoche: un appareil fabriqué de toutes pièces, des plastiques jaunes, des bouts de tissus de forme ciliée ou dentée dont l’emploi me reste un mystère. Il est photographe – pour vivre: rien de mieux que de prendre les gens avec ce silence spécifique qui entoure les préparatifs de la scène photographique. Mon visage entre dans les mains de l’homme, progressivement. Sera-t-il encore, ce visage, intouchable, après? Intouchable est effectivement le mot immuable et confus qui vient, depuis l’arrivée du vieux photographe chez moi. Contrairement au vrai toucher de la main, le doigté photographique n’est pas une partie duelle. Le manipulateur est un presque parfait inconnu. « Presque parfait », car je l’ai surpris en pleine conversation avec un de mes camarades à la cafétéria de l’Université. Et le souhait grandit vite que le photographe reste méthodique et distant. Son insistance à revenir pour la «même chose» m’oppresse, et l’obsession du couloir quand je rejoins l’appartement prend l’allure évidente d’un observatoire. Une boule fureteuse enfreint la limite de mon territoire, une boule que je peux imaginer de feu, d’épines, de suif, car que sais-je de sa volonté? Peut-être parce que l’homme dans le couloir verse sur moi un silence inconfortable, (très vite il ne gratte plus d’allumettes pour éclairer la serrure, il n’ôte plus son appareil de sa housse), un soir je me suis laissée prendre à son piège. Il dit: « Vous êtes mieux que mélancolique.» Le rire qui suit n’est pas pour me mettre à l’aise – mais c’est décidé: à 17 ans on veut tous que quelque chose ait lieu qui vous fracture ou vous ébranle d’une manière ou d’une autre. N’apparaît nulle part dans ma mémoire le plaisir de satisfaire la demande du photographe, mais l’espoir d’être en quelque sorte transfigurée. Allons-y, oui, transfigurée. Servir sa propre image est un travail d’orfèvre, et tout est malhabile, sous haute surveillance. Je veux me reconnaître dans une douceur sans passé. Je suis de feu, d’épines et de suif alors que je souffre sous le regard méthodique du photographe où rien n’apparaît. Exceptée sa méthode: goût des vêtements vieillots, des vestes côtelés, des lumières d’orage, exceptés la pesanteur des gestes en mouvement, l’importance du cou et la détente de la gorge, je m’habitue à ce que cet espoir d’être transformée, n’ait lieu que lorsque l’œil immense du photographe s’éloigne.
De ma chambre nous sortons enfin. Octobre fait glisser son ciel grenu sous les cloîtres nombreux de la ville estudiantine. La forteresse, la cathédrale à trois tours, les centaines de maisons à pans de bois: l’itinéraire favori du photographe me semble un bon choix. C’est ma ville – dépourvue ou presque d’occupants. De mon côté, le photographe est un moyen de découvrir un autre silence par où mon image entre et s’évanouit. De son côté? Qu’attend-il ? Est-ce un Sisyphe dont le travail à accomplir reste indépendant de moi? De nos rendez-vous ? L’homme me dit que je change, que j’accepte enfin la lumière nue.
Je crois que le photographe a tort, mais qu’il a ses raisons, même s’il ajoute pour la deuxième fois: « Vous n’êtes pas que mélancolique. » Je sens déjà que je me désintéresse de la situation, de la curiosité qu’il me porte. Désormais je ne peux revenir chez moi, en sa compagnie. Je prépare l’éloignement. A longueur de semaines mes volets sont clos; je me place derrière le mur de refend que les bruits du couloir ne pénètrent pas. J’ai tout mon temps. Je ne pense pas qu’un jour le temps puisse me rendre vulnérable – temps aérien qui ne se calcule pas. J’accepte toute sorte de vitesse. Les jours ne comptent pas, n’avertissent encore de rien. Enfermée, je sors le cinquième jour: la cause en est ma faim. Je cours dans un restaurant. J’avale des gambas à l’aneth. – et j’ai faim encore. Ma faim est énorme. Ai-je fui quelque chose qui me faisait souffrir? Version distrayante; insatisfaisante. Ai-je été séduite? Ai-je craint de séduire? Rien ne s’approchait moins de la séduction que cette relation. J’entends mes dents qui grincent, comme sur une roche de cristal. Ai-je senti autre chose chez lui que la volonté de me photographier, une chose qui n’avait aucun rapport avec moi? Le septième jour le photographe est revenu avec pour inspiration la même proposition: demain, toujours demain. Demain nous irons dans la vieille ville; je connais un coin où la pierre est parfaitement blanche, près du château fort. Demain, il y a une photo qui sera magnifique à réaliser dans le bois de bruyère. Demain on pourra se promener vers la rive de B.. Demain, sur le chemin de ronde… J’acquiesce et je me sens pauvre, c’est moi et encore mon image qui est la cause de cette pauvre relation. L’homme ralentit ma vie avec des promesses d’images. Je ne crois pouvoir la ralentir qu’avec des mots. Il n’y a qu’elle, cette image avec laquelle j’erre dans ma ville, et elle ne me parle pas. L’œil de l’appareil remplace, vole, et puis finit par enterrer ma parole, ma pensée. Les photos me sont laissées cinq minutes entre les mains. Son propriétaire s’arrange pour me faire comprendre qu’il n’a pas d’argent, ni le temps de les développer une seconde fois pour me les confier – cela ne m’intéresse pas que ces prises de vue ne m’appartiennent pas. Je saurai beaucoup trop tard que ce désintérêt des images que d’autres possèdent de vous était une erreur. Si bien que le photographe est toujours là dans le couloir au pied de la porte, à attendre. Même offre, même emploi semaine après semaine. J’ai la mâchoire engourdie. Un cartable pend dans sa main droite que je ne lui connais pas. Les motifs taillés dans le cuir représentent des œufs alignés également les uns à côté des autres comme ces godrons qui ornent les couverts des grands-mères. Quelque chose de vulgaire émane de cet homme, peut-être son pantalon qui le ligote… non, plutôt le geste de la main à mon invite, proposant de venir m’allonger sur la table où il s’assoit, à deux mètres de moi. «La lumière» fait-il me montrant qu’elle tombe parfaitement bien, vulnérable aux illuminations des lumières voisines. Il dit : « Je ne vous veux aucun mal… »… Ces banalités, un instant, cherchent un endroit familier où des bruits de couverts, des monologues d’enfants vont et viennent, mais l’ombre des rumeurs anciennes est la première à faire surface. Des bouches chuintent: «Nous voulons ton bien», elles se tordent, elles aiment, elles le montrent, mais leur chair est molle, pressante, magicienne mangeant le temps, – trucage. Je pourrais à mon tour le prendre en photo. Idée de traverse, car je n’ai pas le courage de m’engager. Pour la première fois je me dis: nous avons perdu beaucoup de temps.
Nous remontons vers le centre ville. J’oublie son cartable bordé d’œufs, ses gants fins de cuir luisants sous les croisées des lampadaires. Son désir est de m’emmener près de la Cathédrale où passe dans une petite salle un cycle de Fassbinder. Il dit son intérêt particulier pour le cinéma mélodramatique et encore davantage pour le cinéma allemand d’après-guerre.
Il dit: «Vous risquez de trouver l’univers de Fassbinder un peu kitsch.» Quand j’étais enfant j’adorais que ma mère me montre les cartes postales de la fontaine aux Quatre-Fleuves à Rome, pourquoi n’aimerais-je pas son Fassbinder ? Il a posé sa main sur mon épaule. « Qu’est-ce que vous faites avec moi? »
Je ne comprends pas le sens de sa question. Il me fait penser à un soupirail de cave, à un trou de serrure.
Alors je lui dis que j’aime la scène où Erwin devenu Elvira accompagne son amie prostituée dans un couvent de Francfort.
C’est ma préférée.
Il acquiesce, surpris.
Je n’ai jamais vu d’autres films de Fassbinder.

*

La rue est sombre, très vite on ne voit plus que des ombres marines sur les escaliers de la Cathédrale. Nous entrons dans un café à l’intérieur d’une péniche. Une divette s’exerce à des airs populaires. Il y a donc le souvenir de Fassbinder d’un côté et le photographe de l’autre qui me tend une centaine de clichés en noir et blanc. Je retrouve la marque de fabrique du vieux photographe: les cous offerts, les regards retranchés, les fonds (passages et couloirs souvent) vétustes ou altérés. Sur l’une d’elles, peut-être à cause de la tiédeur animale qui longe et occupe ses paupières, trop longtemps je m’arrête sur un visage d’homme. Le photographe s’efface au mauvais moment (Commande-t-il un autre verre de Gin ? Je ne me souviens que de son effacement, et de ma solitude devant le visage sur la photo posée sur la table). Plus tard dans la soirée je ne pourrais m’empêcher de lui demander s’il connaît bien ce visage. J’insiste sur le « bien » cette fois. «En bien ou en mal, je connais cet étudiant. Thomas L., c’est son nom, dit-il. Nous avons travaillé sur des plans de parcs l’année dernière. Une fois je lui ai parlé de vous. De nos marches dans la ville. Il m’a dit : Je crois que je vois qui est cette fille.»
Le désordre flotte en moi.
Sur la photo Thomas est pris de trois quarts, le froid lui serre les mâchoires, le vent ou le froid le pousse imperceptiblement en avant.
Je comprends que je parle à quelqu’un qui présage l’importance qu’aura un jour Thomas L. dans ma vie.
Dans trois ans.
C’est-à-dire tellement avant que moi je sache.

*

Mi-décembre 1993. Alors que je longe le couloir de mon studio, au fond et contre la tapisserie couvrant les murs, une silhouette se lève. A cette place, exactement là où le vieux photographe avait pris autrefois l’habitude de me surprendre, Thomas L. apparaît, identique à la photo.
J’ouvre la porte du studio. Il me guide le long de sa main conductrice, chez moi. Il est audacieux et impatient. Entièrement fait de chair et d’emprise. Il a été tout cela avant que je ne doute, beaucoup plus tard, parfois morte de peur, de la matière charnelle des hommes que je caresse.
Pendant une nuit personne ne connaît le nom de mon amour étranger.
J’ignore ce que violemment je désire.
J’ignore ce qui a poussé Thomas L. à se rendre dans mon réduit alors que depuis longtemps nous avons eu beaucoup d’autres occasions de nous éloigner de nos années étudiantes.
L’accès au souvenir photographique est toujours barré depuis ce souvenir. Trouvé, perdu, et reperdu. L’image est reperdue depuis toujours. Ça, je le sais. C’est le seul visage désiré dont rien des formes, ni rien des expressions, n’a pu être sauvegardé. J’insiste.
Trois jours exactement après son départ cet homme n’a donc plus de visage. Ou si je m’efforce de croire que c’est celui-ci ou celui-là, le visage qui vient et qui est alors souvent celui de la photo du vieux photographe de l’Université, me suffoque.
Jusqu’à aujourd’hui personne ne connaît le nom de mon plus grand chagrin.

C’est la première phrase du premier chapitre de mon livre Portrait de Thomas Lilienstein que j’écris sept ans plus tard à Paris.

*

Retour à l’œil et au-delà.

*

« Les rails, quand on arrive du nord, coupent le centre ville exactement en deux plaines. Le sol abandonné laisse place à quelques rares champs de blé. Puis la steppe épineuse commence à s’installer, mais aux abords seulement. Entre la steppe et K., des milliers de dalles verticales très égales forment une bande tirant sur le cuivre, c’est ce qu’on appelle la baignoire de K. De loin on croit que c’est un lac profond mais l’herbe dans ce pays pousse ainsi: drue et presque noire. »
Thomas Lilienstein décrit le pays où nous allons nous rendre et descendre. Ni la solitude, ni la Demeure familiale ne m’interdiront plus d’avoir un chez moi. Partirai-je à K. avec lui?
C’est le point décisif, me dit-il, pour que son projet de parc à l’anglaise ait une direction.
Car Thomas Lilienstein est paysagiste. Il aime que les troncs des arbres qu’il crée soient prolongés à la base des allées par des racines puissantes, qui s’enfoncent dans des strates rocheuses dont elles disloquent la pierre.
Je dis oui au voyage, parce que je n’ai moi-même pas de direction.
J’ai trop quitté tout, d’un coup, pour aimer traîner dans les tréfonds de mon passé.

*

Il fait nuit déjà dans ma maison où, sans aucun vacarme, dis-je au téléphone à P., commencent à se dresser les personnages avec qui je cohabite en quête du premier visage désiré, et oublié.

 

Benoît Vincent. Climax

Général assidu de ses frontières.

Mais l’Empire est plus grand.
Mais l’Empire est bien trop grand.
Abstract. Existe-t-il une relation (la caractériser) entre l’édification du mur d’Hadrien (120 ap. Lui), la cartographie (Table de Peutinger), la composition d’une prairie calcicole (Festuco-Brometea), les souvenirs d’un jardinier ou d’un soldat (GI), et la poésie (ce texte) ? La réponse est bien évidemment oui.

à Luc Garraud

Prologue

Il y a des étendues.

Il y a des étendues, et toujours derrière des étendues, d’autres étendues. Des étendues vertes et glauques et placides. On dirait de grandes toiles agitées par le vent. Ou des peaux frissonnant.

A cette hauteur on ne distingue aucun relief, aucun obstacle, aucun accroc dans ce beau tissu hésitant.

Sur ma carte, lorsque je compare l’une et l’autre étendue, je ne vois rien. Pas de différence.

Rien. Qu’une grande étendue.

Laquelle des deux, celle de la carte ou celle du monde traduit le plus fidèlement l’autre ?

*

Il y a ce que je porte sur les yeux et ce que je porte en ma mémoire. Je viens de milliers de kilomètres de là, envoyé ici pour je ne sais plus quelle raison.

Pour mettre du relief. Pour caler des repères, des points de repères. Global Positioning System, géoréférencer le site.

Lever une carte. Lever, ériger. Eriger un mur, une frontière. Construire la fin du monde.

Il y a ce que je porte sur les yeux et ce que j’emporte dans ma mémoire.

Je viens d’ailleurs, le plus ailleurs qui soit. Nous avons avancé, imperceptiblement, des jours durant. Des jours durant. Jusqu’ici : cette campagne.

Nos lignes ont avancé, insensiblement, de colline en colline, de plaine en montagne, bravant les cours d’eau, bravant l’inconnu, s’offrant à lui, abordant l’inconnu comme on aborde une femme, chérie, tu viens, on y va ?

*

Des étendues

*

Au début, rien. Il n’y a rien.

Ensuite il n’y a pas plus, mais le rien est plus épais. Plus consistant. Plus dense, plus pressant.

Et puis il y a tous ces pila dressés dans le ciel, tous ces épis chargés d’épillets. C’est l’armée.

L’armée qui ne signifie pas le vide à venir, mais au contraire l’armée qui annonce tout le reste.

Qui annonce le commerce, l’échange, le partage, le mélange, l’écriture, la culture, la civilisation, la liberté, l’égalité, l’armée qui est fraternité en avance sur la démocratie.

L’armée en avance. L’armée en avance.

La campagne.

*

Ce brin d’herbe qui cache la forêt.

*

Climax pourrait être le nom d’un soldat romain. Envoyé sur la bordure de l’Empire, à qui on demande de bâtir un mur.

Ce pourrait être le nom d’un programme européen de sauvegarde des habitats, qui sait ? Ou une exposition sur le réchauffement climatique. Ou une manufacture, comme Acme, par exemple.

Ce pourrait être un titre. Titre de roman, ou titre honorifique.

C’est un peu tout ça à la fois.

Climax c’est l’équilibre. C’est le moment ou tout peut basculer, mais pas encore tout à fait. C’est l’abord de l’asymptote. C’est la tangente. C’est le faîte. C’est le bon moment. C’est le point culminant, mais qui dure.

*

C’est la campagne qui avance.

*

C’est la campagne, qui avance. Les lignes, les épillets, les estocades, les arbres qu’on abat, les maisons de bois qu’on accole aux murailles de pierre nouvellement bâties, les incursions, et les excursions aussi. C’est le long travail d’acculturation.

C’est l’agriculture, la culture du champ, qui est d’abord un simple terrain, une étendue.

Un territoire autre, un ailleurs, une hétérotopie. Peuplée de, hantée de [serait plus juste] βάρϐαρος.

Ce sont les femmes qu’on viole.

Ce sont les chevaux, les chiens, les cieux balayés de nuages, comme peints à grands traits, sans le raffinement de “chez-nous”.

Ce sont les grande nostalgie qui poussent en avant, qui rendent plus acérée la lame, plus nombreux l’épillet, plus tenace le rhizome.

*

Que viens-tu faire, βάρϐαρος ? Que crois-tu apporter, κλίμακα ? Ta division de l’espace ? Ton vocabulaire ? Ton dictionnaire ? Tes scientifiques, tes mesures, tes inventaires ?

Tes clefs ?

Tu es celui qui pose les lignes.

Tu es la ligne.

Tu es le trait.

Sur la page blanche, le trait premier.

Sur la paroi, le trait primordial.

Tu es celui qui pose les lignes. Celui qui pose les lignes oppose. Divise. Tu es le diviseur. Ton vocabulaire est une arme de guerre. Tes pila, tes gladia, tes garnisons, tes legiones, la IX Hispana, XX Valeria Victrix et puis la II Augusta et la II Audiutrix, ce sont des chiffres, tes chiffres ce sont des lettre —comme tes mots sont des chiffres…

Tes mots, tes chiffres, sont des traits ; il te faut des traits pour les poser ; et il te faut des traits pour les justifier.

*

Terroir = territoire.

*

Habiter : tracer du pied des lignes sur le sol nu. Géoréférencer. Global Positioning System.Globalization. Google Earth. Un grand pas pour l’humanité : poser des repères sur du vide. Poser des points, tirer des lignes. Vectoriser l’ensemble. Rasteriser. Générale Identification. Global Information.

Informer, informer à tout prix. “Donner”, monter le dehors, tout le dehors. L’entièreté du dehors. Informer, donner les données, au prix même de l’intimité. Au prix même de l’individu. Généraliser. Générale Information.

 

I. d’où ?

Quel est le lieu ?

Le lieu est là où je dis.

Quel est le lieu où je dis ?

Il n’y pas de doute. Je dis. Il y a.

D’où est-ce que je parle ? Je parle d’où, je parle de où ?

Il n’y a pas de doute possible. Mais il y a la violence. La violence quand je parle.

La violence de la parole, c’est lorsque ce que je dis (et d’où je le dis), mime en répétant ce qui est. La violence de la parole c’est l’ontologie du langage, c’est l’ontologie (à l’œuvre) dans le langage.

Du langage à l’œuvre.

Qu’est-ce que du langage à l’œuvre ? C’est quand je dis “je”. Quand un dit je, il annexe un territoire.

Qu’est-ce qui m’épouvante dans le langage ? C’est quand un territoire devient je.

Je ne veux pas de je.

Je ne veux plus de je.

*

Soit un lieu neutre, une étendue. Une étendue inerme, inerte, un grande étendue indifférenciée. Une lande ou une prairie. Il n’y a pas d’arbre pour la soutenir. Pas de ville pour la contenir. C’est désert.

Et c’est vert.

Je traduis mon expérience qui est celle de l’apprentissage d’une langue.

Je ne dis pas que j’ai mieux connu le monde, l’étendue, la prairie, après.

La prairie, après.

Je ne dis pas que j’ai mieux connu le monde, l’étendue, la pierre, la paroi.

J’ai appris des mots, qui désignent des éléments de ce grand indifférencié. Je n’ai fait qu’ingurgiter du lexique, du dictionnaire.

Qu’est ce que je parle ?

*

Une langue étrangère.

Une langue peut-elle être étrangère ?

Qu’est-ce qu’un langue étrangère ? Il n’y a pas de langue étrangère. Il n’y a que la langue, il n’y a que l’étranger.

En disant, je n’ai jamais que reconnu le monde, l’étendue.

La prairie.

La campagne.

Dompté de haute lutte ce vocabulaire, ce lexique.

*

BROMUS•ERECTUS•HIERACIUM•PILOSELLA•BRIZA•MEDIA•ARABIS•HIRSUTA…

*

Cherché à comprendre : qui parle ? Qui parle ici ? Quel est l’étranger qui parle ici ? Et d’où parle-t-il ? Ici ? Là ? D’où ?

Avec patience, j’ai posé des différences, des piquets, comme on aligne des croix, comme on pose des chiffres romains sur une feuille ou des lettres grecques. Comme on aligne des pila. Comme on aligne des fétus.

Comme on ajoute des croix aux jours des prisons.

Comme on ajoute des croix sur les carlingues des vaisseaux.

Comme on jalonne la via de croix pour chaque βάρϐαρος arraché à sa vie, à sa terre, à son brouhaha indifférencié, à sa prairie, à sa campagne.

*

Connaître c’est reconnaître.

*

je languis pour

ma langue

*

Et si on s’arrête au langage, on en vient à oublier le lieu d’où

On en vient à effacer le lieu d’où

On ne regrette plus le lieu d’où

On s’installe. On campe. On creuse une tranchée et on attend. On attend de reconnaître, dans le brouillard, dans le vert glauque plein des rosées froides de la nuit le βάρϐαρος.

D’où

D’où

D’où

D’où

Jusqu’à ce que mort s’ensuive.

*

Que cherches-tu, βάρϐαρος ? Que cherches-tu à fuir, chez toi, toi qui ose parler ta langue devant moi ?

Quelle langue veux-tu affronter, en venant ?

Tu ne mérites pas que l’on t’écoute, car tu ne parle pas d’ici.

D’où parles-tu ? Quels sont ces poèmes que tu chantes, ces listes que tu ériges ? Ces murs dont tu rêves ?

Quel est ce feu sacré que tu préserves ? Quel est ce sang que tu me refuses ? Quel est ce sperme qui ne s’écoule pas ? Quelles sont ces larmes qui ne mouillent pas ?

Il faudrait sacrifier nos femmes à ton autel ? Nos terres à ton soc ? Nos chants à tes livres ?

Plutôt mourir.

Qui es-tu étranger derrière le mur ? Et pourquoi le bâtis-tu ? Ne vois-tu pas l’étendue sauvage, indifférenciée ?

Le grand brouhaha n’est-il pas plus touchant ?

Que crois-tu reconnaître dans ces herbes, et ces chaumes ? Dans ces ruminants maigres. Dans ses roches qui affleurent, pour te détourner de ton mur ?

Qui crois-tu venir ?

D’où veux-tu ?

D’où ?

Qui ?

Quoi ?

 

Annexe 1. Des pelouses partout

Des pelouses partout.
Des pelouses partout, en Europe, et qui attestent, de plus, d’une très ancienne présence humaine.
L’un courant venu des steppes de l’Est. L’autre venu de la Méditerranée. Se répartissent en Europe, partout.
Une pelouse est une formation végétale de faible hauteur, caractérisée par la présence évidente des graminées.
La famille des graminées ou poaceae (poacées) regroupe les espèces qu’on appelle indifféremment herbes (comme d’ailleurs on nomme leur formation prairies, indifféremment). Les espèces qui composent cette famille sont le plus souvent des annuelles ou vivaces, à tige cylindrique et creuse, le chaume.
La fleur des graminées est la plus simple qui soit. S’étant abstraite du recours au insectes, elle se passe de la couleur. Faisant confiance au vent, elle est réduite au minimum (en taille comme en composition). Les fleurs, ou épillets, se rassemblent en une inflorescence appelée épi.
Il y a près de 14000 espèce de graminées.
Les pelouses calcicoles, à Brome ou Fétuque, sont de vastes étendues composées en majorité de deux ou trois espèces. Le mot de Brome viendrait du nom grec de l’avoine. Le nom de Fétuque viendrait du nom latin du chaume.
Ces deux genres sont les plus répandus à la surface du continent européen, depuis les pelouses méditerranéennes ibériques ou italiennes, jusqu’aux îles britanniques, en passant par les pelouses continentales. La classe des pelouses calcicole est l’une des choses du monde les mieux partagées. On la nomme Festuco-Brometea du nom (latin) des deux espèces indicatrices que sont le Brome (par exemple Bromus erectus) et la Fétuque (par exemple Festuca arundinacea).
Ces pelouses illustrent ce qu’on appelle la phytosociologie, ou sociologie des plantes. Les plantes ne se répartissent pas au hasard, mais selon une moyenne très fine entre de nombreux différents facteurs parmi lesquels des facteurs géologique, climatiques, mais aussi écologiques, biologiques, et sans doute anthropiques, historiques, et pourquoi pas, non ?, épistémologiques et poétiques.

Les Festuco valesiacae-Brometea erecti ssp. erecti Braun-Blanquet & Tüxen em. Royer représentent les pelouses basophiles médioeuropéennes vivaces. Cette classe est constituée par deux courants floristiques qui correspondent à deux sous-classes phytosociologiques : l’un en provenance des zones sub/supraméditerranéennes (Ononido striatae-Bromenea erecti ssp. erecti Gaultier), l’autre en provenance des steppes continentales de l’Europe orientale (Stipo capillatae-Festucenea valesiacae Gaultier).
Philippe Julve, Communication personnelle

Les pelouses calcicoles sont un référent important de biodiversité. Elles sont reconnues comme un “habitat prioritaire” par l’Union européenne, et à ce titre, méritent d’être protégées. Elles sont l’un des habitats privilégiés du programme européen Natura 200. Elles sont une ressource presque inépuisable d’orchidées, de passereaux, d’insectes.
Les graminées ont un rôle économique, nutritionnel et social de premier ordre pour l’espèce humaine. Elles sont historiquement liées au pâturage, et donc à la sédentarisation.
L’homme habite son environnement ; il l’utilise et le transforme. Il n’y a qu’un pas pour admettre que la pelouse est liée à l’invention de l’écriture.
Nous observons une ligne, LIMESTONE GRASSLAND SURVEY, située à quelques encablures au sud de la frontière britannico-écossaise, sur lesquelles ont été signalés de nombreux habitats (SAC) Natura 2000 (distribution des SAC).

 

II. Pannonica

Qu’est ce que la Bretagne pour un citoyen de l’Empire Romain ? Le plus éloigné. Le plus lointain. Longius. Limes : la frontière.

Le bout du monde.

Celui qui arrive, après avoir traversé des provinces et des paysages, que ressent-il lorsqu’on l’installe là, où il n’y a rien, au milieu des pelouses ?

Des pelouses partout.

Pourtant…

Pourtant… quelque chose de familier, dans cet ailleurs indescriptible.

*

Installation

Se sédentariser, s’arrêter.

*

Habiter.

les piquets d’une tente qui accrocherait le commentaire au sol de l’œuvre

*

Qu’est-ce qu’un botaniste ? Quelqu’un qui part sur le terrain, rechercher des stations anciennes, faire des listes, lever des cartes ; on dit campagnes d’inventaires ;

Une carte géographique c’est une arme de guerre.

Une flore, qui recense les noms, un inventaire, c’est aussi un dictionnaire.

Nous voulons nous déplacer dans les clefs de détermination. Nous voulons des structures pour le monde.

Nous voulons les clefs du monde. Nous voulons une classification pour le monde.

*

Qu’est ce que la Bretagne ? Le plus loin, c’est-à-dire le moins près, le moins intérieur, le moins intime. C’est le dehors.

Le loin c’est le dehors.

Dompter le dehors, c’est habiter.

S’arrêter.

*

Arrêter le flux, arrêter la vague, arrêter la campagne.

*

Arrêter la progression. Se sédentariser. S’organiser.

*

Croître, croître à l’aveuglette, dans toutes les directions, se lever, ériger.

*

Croître vers le haut pour la lumière.
Croître vers le bas pour l’eau.

Croître en tous sens.

*

Croître vers les bords, vers toutes les frontières, croître vers tous les dehors.

*

S’étendre, s’épandre, et puis nouer, se ramifier, se multiplier. Marcotter.

*

Ecrire comme marcotter, écrire pour nouer, pour délier, écrire en tous sens.

*

Ecrire vers tous, écrire pour se perdre et se perdre dans l’écrire. Ecrire contre les noms. Croître contre les flores.

Ecrire pour ne plus nommer, écrire pour oublier, écrire pour l’amnésie, écrire pour l’anonymie, écrire pour l’indifférencié, écrire pour le neutre, écrire pour ne pas.

Ecrire contre le D’où. Ecrire contre le Je.

Donne-moi une feuille blanche et je la coloniserai. Même avec peu d’effort, même avec peu de moyens. Mousses. Lichens. Qu’est-ce qu’un botaniste ? Un collectionneur, et un
Donne-moi une feuille blanche et je la remplirai de mots. Donne-moi un terrain nu et je le remplirai de plantes. Donne-moi l’espace neutre et je le remplirai de murs. Donne-moi
poète. ne pas perdre le fil. Des lignes comme des stolons Un nomothète comme des racines qui s’installent Un cartographe comme en prévision du cet état d’équilibre Et un géographe comme un mur de pierres sèches patientant l’imminence Et un chef de campagne qui dispose de petits drapeaux sur ses cartes de l’invasion, l’inévitable de la percée Qui trace des lignes et dessine des polygones Les graminées sont des soldats, comme des pila qu’on dispose, dont on ne distingue pas le nombre Là Festuco-, la Bromo- agités par le vent
Nous voulons des clefs pour le monde. Car nous voulons verrouiller la maison (oikos).
Les points chauds ici, là, Noms de philosophes, noms de généraux, noms d’écrivains, noms de plantes Argyrolobe de Zanon Les trames vertes et bleues Et tout ceci n’a qu’une issue et la mort plane sur tout ceci, paraphe le tableau Le vent entraîne et derrière le brome c’est la lande, le rosier, le prunellier, ailleurs, le genêt ou le thym, plus loin, la forêt Des lignes, des fils qu’on tire, comme on déroule des histoires comme on noue des (illisibles) Et tout ceci n’a qu’un mot d’ordre et tout ceci n’a qu’un cri de ralliement La pelouse devient prairie et la prairie devient lande et la lande la friche, et la friche lisière, lisière / bois, bois / forêt Tout brome appelle son chêne. Tout soldat appelle son général. Tout homme appelle la mort. Derrière le brome le rosier, tapi, derrière le rosier, le chêne. La ville appelle le βάρϐαρος. Le mur appelle la ruine. La démocratie appelle la guerre. La civilisation appelle la terreur. Dispose des ligne. Dis le dedans, le de-
Je file la laine. Donne-moi une prairie et je te donnerai un pull-over. Donne-moi une raison de bâtir un mur, de lever une carte. Donne-moi une raison de réciter un poème, de compulser le dictionnaire. Donne-moi la raison de croître, de dresser un inventaire.
hors. Confronte. Pousse. Faire tousser la machine. Aligne. Les aventures d’une ligne. Non-aligne. Ecrire = pousser. Nommer = cartographier. Le botaniste égraine des litanies de mots. Le cartographe est l’architecte. L’architecte est le général. Pour du pouvoir. Le botaniste est le poète est l’architecte. La flore est le dictionnaire est la flore……………………

 

Annexe2. L’empire (h)adrien

L’empereur Publius Ælius Traianus Hadrianus (117-138) est connu pour avoir parcouru la plupart de son Empire et visité ses troupes. Issu lui-même de l’armée, il n’hésitait pas à partager leur sort, leur pitance et leur logis. Il vivait avec eux. Il vivait parmi eux.

et, quoiqu’il aimât mieux la paix que la guerre, il exerça les soldats, comme si la guerre était imminente, et leur apprit à supporter les fatigues et les privations: lui-même leur en donnait l’exemple, vivant en soldat au milieu d’eux, aimant à faire ses repas en plein air avec les aliments d’usage dans les camps, tels que le lard, le fromage, et une boisson mélangée d’eau et de vinaigre; en cela, il suivait l’exemple de Scipion Émilien, de Metellus, et de Trajan, son père adoptif. Il donnait aux uns des récompenses, aux autres des distinctions honorifiques, pour les encourager à supporter ce qu’il y avait de pénible dans les travaux qu’il exigeait d’eux. Car il s’attacha à relever la discipline militaire que, depuis Auguste, la négligence des princes avait laissé tomber peu à peu.
Aelius Spartianus, Historia Augusta, X, trad. Fl. Legay

Cet empereur, dévoué à sa tâche, soucieux de ressaisir l’empire qui s’essoufflait un peu, surtout là, au plus loin, et comme l’empire c’est l’armée, montre l’exemple.

Il est généralissime, chef de toutes les armées. Il est pontifex•maximus, intercesseur des dieux sur la terre, il est caesa•augustus•imperator, il est tout cela, et il se mêle et partage au sein de l’armée.

Il meurt avec pour patronyme :
IMPERATOR•CAESAR•TRAIANVS•HADRIANVS•AVGVSTVS
PONTIFEX•MAXIMVS•TRIBVNICIAE•POTESTATIS
XXII, IMPERATOR•II, CONSVL•III, PATER•PATRIAE

Il n’est plus dans le genre, son titre le dépasse. Quelle est la tête d’un homme au soir, lorsqu’elle est couronnée de tels lauriers ?

Il est le général. Il parle même aux dieux.

Il est le facteur, celui dont on ne peut se passer. Celui qui permet le calcul.

Telle est l’armée à Rome : une rampe d’accès à l’immortalité. Un tremplin pour le silence.

Il dialogue avec l’indifférencié même. Il est. D’où. Il est je. Il. Est. Je. D’. Où. Il est capital. Son nom est l’empire lui-même.

Or en visite en Bretagne, cet empereur, futur dieu du panthéon romain, n’est pas encore le chantre, le fada, l’ahuri qui communique aux pierres.

Lors de son séjour, constatant que l’empire est à ce point immense, Hadrien décide de l’édification d’une grande muraille, qui séparera l’Empire de son au-delà, de son extérieur.

De son dehors.
De son silence.
De son étranger.
De son βάρϐαρος.

Ce mur, lui-même doué de parole et dénommé “mur d’Hadrien” serait la première manifestation physique du limes, de la limite, de la frontière, entre le monde civilisé, le monde Romain, et le monde βάρϐαρος (Restedumonde).

Ce prince, après avoir ainsi formé les troupes sur son modèle, se rendit dans la Bretagne, où il corrigea un grand nombre d’abus, et éleva le premier un mur de quatre-vingt mille pas de longueur, destiné à séparer les Romains d’avec les βάρϐαρος.
Aelius Spartianus, Historia Augusta, XI, trad. Th.Baudement

Cette démarcation, longue de presque 120 km, fut construite par les soldats eux-mêmes. Il est possible qu’Hadrien fût le premier a penser que la frontière devait être physique. Jusque là, il n’y avait que l’expansion. En fixant les limites boréales à l’Empire, Hadrien marqua le début de sa fin.

*

Il n’est pas impossible qu’Hadrien perdit son H initial.

*

On retient d’Hadrien une villa et le mur. Ce mur deviendrait parla suite la frontière entre l’Ecosse (les βάρϐαρος) et le Royaume-Uni. On dit que les légions en station à cet endroit (IX Hispanica, XX Valeria Victrix, II Adiutrix, II Augusta, en des temps divers) se mêlèrent avec les villageois qui profitèrent du mur comme d’une protection.

On ne se répartit jamais au hasard.

Certains soldats ont fondé des foyers à cette frontière, à la limite, comme d’autres fondent des colonies. De sorte qu’une partie du sang écossais vient de Rome.

Il y avait d’autres systèmes défensifs en des territoires périlleux : la frontière Rhin-Danube, et la frontière africaine. D’autres frontières, physiques ou naturelles, étaient éparpillés à chaque arrête du polygone.

La frontière installée, il ne restait plus aux Βάρϐαρος qu’à l’éventrer. C’était la première fois que l’Empire se décidait imperméable, alors qu’il était jusqu’ici ouvert aux influences externes.

Mais qui est Hadrien ? Un soldat, et d’où qu’il parle, on l’écoute.

Il éprouvait une véritable passion pour la chasse.

Adrien parcourt successivement les provinces, contrôlant tout; sévérité du régime qu’il observe; ses règlements sont devenus une loi dans l’armée, et les manœuvres auxquelles il exerçait les troupes contiennent les peuples étrangers, dont quelques-uns le prennent pour arbitre de leurs différends entre eux.
Lucius Claudius Cassius Dio Cocceianus, Historia romanae, LXIX, trad. E.Gros

 

III. Murs

Mur, du latin murus de même sens.

Bâtir un mur : séparer ;
bâtir un mur : diviser ;
bâtir un mur : enclore ;
bâtir un mur : exclure.

Je m’approche du mur, et avant même d’entrer en contact avec lui, mon regard est fermé.

C’est comme si le mur projetait hors de lui mon visage.

C’est comme si le mur me projetait un visage. Mon visage. Quel visage arbore un mur ? le mur est comme la mise au monde du fond de son âme, du fond de son œil.

Le mur est une peau successive.

ce que je ne peux séparer avec la peau de mon corps, mon plus grand organe, mon meilleur filtre et plus fiable senseur, je le sépare avec le vêtement, d’abord, puis avec le mur.

Je suis un oignon italien, planté en Bretagne.

Ces prairies sont pleines de bulbes. Je suis un bulbe.

je me couvre de pelures, et la dernière se nomme mur.

*

EME•SENS•MUR•DU•LATIN•MURUS•DE•MEME•SENS•MUR•DU•LATIN•MURUS•DE
•MEME•SENS•MUR•DU•LATIN•MURUS•DE•MEME•SENS•MUR•DU•LATIN•MURUS•
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*

Andy Goldsworthy est écossais. Artiste d’une discipline qu’on appelle le land-art. Il bâtit des œuvres dans la nature, avec des éléments trouvés dans la nature. Des feuilles dispersées à la surface de l’eau ; des cairns ovoïdes, des branches liées entre elles traversant la matière ; des arbres de stalactites ; des parois d’argile et de cheveux.

Tout cela, pour Goldsworthy, relève d’une pratique essentielle, ontologique.

Il bâtit aussi des murs, sur des ruines édifiées jadis pour l’agriculture. Il élève à nouveau des pierres.

Il érige à nouveau des édifices.

En cela on peut dire qu’il relève la mémoire.

En cela on peut dire qu’il parle.

*

Antoine Emaz a écrit le texte appelé Poème du mur.

En ces quelques mots rares et choisis, il nous donne cette ténacité qui fait écrire : « On se demande parfois si, un jour, on arrivera à se libérer / de ce qui encombre depuis longtemps et dont on a jamais voulu, / quand on réfléchit bien. Mais qui reste là. »

*

Un mur en pierre sèche

revers de pelouse calcicole

là peuvent s’installer

lichens et les mousses

puis orpins, orpins

*

la campagne commence

et ce brin de chaume dissimule toute la forêt qu’il contient

*

Le limes est à la fois frontières, fin du monde, limite entre nous et le Restedumonde, et chemin. Toute frontière est à la fois ce qui unit et divise.

On connaît de nombreux autres murs de limes : le mur de Berlin, le mur des lamentations et le mur de la honte, la muraille de Chine, la frontière entre les Corées, celle entre le Mexique et les United States of Pax America.

C’est beau un mur, quand ça prend la lumière rasante et mordorée des soirs, ça découpe les ombres et les rayons, et ça met du relief. Un évènement.

Il faut voir que sans mur il n’y a rien à faire figurer sur une carte.

Une grande étendue vide de Bromion.

Un cadre blanc.

*

En 1999, en Ecosse, le plasticien Andy Goldsworthy bâtit sur les restes d’un mur agricole un second mur.

*

Un mur et s’installe la vie. D’abord les mousses, les lichens (SEDUM), la ruine-de-Rome (LINARIA).

SEDUM c’est le siège. Lorsque les Βάρϐαρος ont éventré les limes, ils mettent cap sur Rome dont ils font le siège — sedum, ruine-de-Rome.

Ils savent qu’on ne prend pas cette ville aussi facilement et demeurent plusieurs semaines sans agir.

Ils comprennent que leur arme, c’est le réseau d’eau. En le mettant à bas, ils assoiffent Rome et l’avilissent.

Envahir Rome devient alors une formalité, tous les murs tombent. Peut-être parmi eux l’un ou l’autre ressent ce que Borges disait de Droctulft, qu’il ne comprenait pas ni les gens, ni les bâtiments, ni les musiques et les arts exposés en ce musée, que c’était une autre ville, mais que cette autre ville le touchait au point qu’il se rallia à l’alors capitale et prit les armes contre ses compatriotes pour libérer la ville.

*

Nos masques servent aux nombreux de nous qui patientent, pilum à la main, devant l’horizon glauque, impatient, infini, incommensurable, indifférencié.

 

Annexe3. la poésie des plantes

Il y a une poésie des plantes, ou plus exactement une poésie des noms de plantes. Il y a une poésie botanique, une poétanique.

J’égraine, le soir, quand il n’y a plus le soleil qui les nourrit, le chapelet des mots des plantes.

Il y a une poésie du Festuco-Brometea.

Lire à voix haute à la manière d’une litanie :

RELEVE N° 6651428 Newcastle, Royaume-Uni
Du 28 juin 2009
Plantes discriminantes du relevé
FIM PD
50 33 LOTUS CORNICULATUS L. 1-6
44 29 SANGUISORBA MINOR SCOP. 1-6
42 26 THYMUS SERPYLLUM L. 1-6
44 25 BRACHYPODIUM PINNATUM ( 1-6
41 25 BROMUS ERECTUS HUDS. 1-6
38 22 HIERACIUM PILOSELLA L. 1-6
36 20 BRIZA MEDIA L. 1-6
38 19 PLANTAGO LANCEOLATA L. 1-6
35 18 ACHILLEA MILLEFOLIUM L. 1-6
33 17 HIPPOCREPIS COMOSA L. 1-6
30 14 SCABIOSA COLUMBARIA L. 1-5
29 14 ASPERULA CYNANCHICA (BA 1-6
30 13 FESTUCA OVINA L. 1-6
31 13 TEUCRIUM CHAMAEDRYS L. 1-6
27 12 POTENTILLA VERNA L. 1-5
27 11 EUPHORBIA CYPARISSIAS L 1-5
30 11 TRIFOLIUM PRATENSE L. 1-6
25 10 LINUM CATHARTICUM L. 1-5
25 10 RANUNCULUS BULBOSUS L. 1-6
25 9 HYPERICUM PERFORATUM L. 1-5
23 9 ROSTRARIA CRISTATA (L.) 1-5
23 8 ERYNGIUM CAMPESTRE L. 1-6
27 7 ANTHOXANTHUM ODORATUM L 1-6
21 7 HIERACIUM PILOSELLA L. 2-6
Plantes discriminantes absentes du relevé
CAREX GLAUCA MURR. 1-6
LOTUS CORNICULATUS L. 2-6
LEUCANTHEMUM VULGARE 1-6
DACTYLIS GLOMERATA L. 1-6
CIRSIUM ACAULE (L.) WEB 1-5
SANGUISORBA MINOR SCOP. 2-6
ANTHYLLIS VULNERARIA L. 1-5
GALIUM VERUM L. 1-5
LEONTODON HISPIDUS L. 1-5

Ita missa est.

 

IV. Sans titre

nous bâtissons des secrets sous forme de villes (< villa). ces secrets s’appellent mémoire.
général caesar•imperator•bromus•maximus, tes armées de pila sont prêtes
bromus•erectus•maximus, tu es notre architecte
tu es notre raison d’être

nous devons construire des

lieux familiers, où le peuple se sente chez lui,
où je me sente chez moi. L’empire tient dans une pièce,
nous construisons des villes pour que cette pièce soit introuvable.

*

— GENERAL IMPERATOR, vos troupes sont-elles prêtes ?
TOUS — AVE CAESAR MORITURI, etc. Sir ! yes, Sir !

*

Les bromes, leurs pila.
La campagne

*

Sur les travaux du futur mur d’(h)Adrien…

L’ARCHITEXTE — La même chose, deux visages. Peu s’en faut qu’une même chose présente deux visages, aie deux bouches, parle deux langues.
UN BROME — Milliers de mes, milliers de moi. Faire nombre. Faire poids. Etre le plus. Etre les plus. Toujours plus, toujours plus.
UN SOLDAT — Engagez-vous, rengagez-vous, vous verrez du pays.
LA CARTE — Tournez à gauche, tournez à droite
GENERALISSIME IMPERATOR — Eh bien, architecte, comment avancent les travaux ? Nous voulons être sûr que ce mur soit sûr. Nous voulons être sûr de ce mur.
LE MUR — Limes…
LA CARTE — A droite, puis tout droit. Bosquet. Hachure.
L’ARCHITEXTE — Nos hommes redoublent d’effort. Bientôt s’élèvera ici… d’ailleurs voyez les plans… nous avons ici le plan de masse, voyez l’ingéniosité de la circulation, l’adduction d’eau potable. Ah au fait il est possible que nous ayons à exproprier…
Βάρϐαρος — Il n’y a ici rien. Rien que puisse se figurer nos hôtes. Rien qui puisse les satisfaire, eux qui rêvent de riches champs de blés, de vaches grasses, de vignes et de lait. Nous n’avons qu’un peu de tourbe, et ces étendues glauques. Pourquoi venir contredire et maltraiter nos druides ? Exciter notre courroux ?
LE BROME — Milliers de. Que l’unité est le nombre, et le nombre (le plus grand possible) l’unité. Que les escaliers renversent les escaliers, et les campagnes les campagnes. Que 1000 fasse 1 et qu’1 derrière 1000.
LE BOTANISTE — Arabis hirsuta, Lotus corniculatus, Bromus, Bromus, Bromus.
GI — Que dit ta carte ? Ici il y a la terre, là il n’y en a plus.
LE MUR — C’est ce que je dis aussi.
LE SOLDAT — Et moi donc !
GI — Eh bien cela ne se peut !
LE BROME — Ce qui pousse ce qui pousse par milliers… Que 1000 donnent 1 seul et qu’1 seul donne 1000.
LE BOTANISTE — On peut raisonnablement identifier plusieurs groupement herbacées, structurés en mosaïque et principalement autour de l’accident du relief qui favorise l’installation d’espèces sciaphiles et mésohygroclines. Cette composition de successions d’habitats confère au site un fort gradient de diversité spécifique.
LE SOLDAT — Que dit ta carte ? Où sont nos ennemis ? Où sont les autres, et où sommes–nous et pourquoi sommes-nous ici ?
LE BOTANISTE — …
GI — Si tu n’es pas d’accord avec moi, alors cass’toi pauv’con. La pelouse calcicole, soit tu l’aimes, soit tu la quittes. Je suis ici pour que mon nom… Eh bien expropriez ! Expropriez moi ça, ça revient au même.
L’ARCHITEXTE — Nous… Quelque retard…
GI — Expropriez !
LE BOTANISTE — Mais nous sommes devant des habitats d’intérêt communautaire !
GI — Je suis la communauté !
LE BROME — Je suis la communauté.
LE MUR — Limes…
LE SOLDAT — Je suis la communauté.
GI — Et moi je suis le nom. Il faut que je sois le nom. Tous les noms.
LE BOTANISTE — Je…
GOLDSWORTHY — Est-ce que ça vaut la peine ?
GI — Qu’on m’appelle César, oui ; qu’on m’appelle Auguste, bien sûr. CAESAR•AUGUSTUS, soit. Mon nom doit devenir le blabla, le babil de toutes les bouches de l’Empire. C’est pourquoi il y a l’Empire, et c’est pourquoi il y faut des frontières. C’est pourquoi il y a des armées et pourquoi il y a des βάρϐαρος. C’est pourquoi il y faut un mur. C’est pourquoi il y a des armées, et c’est pourquoi il y a des langues.
GOLDSWORTHY — Il aurait fallu plus de temps.
GI — Je suis le temps.
GOLDSWORTHY — Et c’est pourquoi le temps met à bas, tout. Ruine tout, ronge, détruit, casse, brise, écroule, perce, perfore, découpe, engloutit, liquéfie, pulvérise, enterre, oublie, traduit, écrit tout.
GI — C’est pourquoi il y a Minerve sur nos cuirasses ; c’est pourquoi il y a des cuirasses. C’est pourquoi nous dissimulons les masques de nos pères dans les cubicula, c’est pourquoi nous érigeons Liber Pater à chaque carrefour de ta carte, Architecte, c’est pourquoi il y les esclaves et c’est pourquoi il y a l’eau courante, c’est pourquoi il y a le Cirque et l’Amphithéâtre et que c’est une belle construction.
LE SOLDAT — C’est pourquoi nous exportons…
L’ARCHITEXTE — … la démocratie
GOLDSWORTHY — Not worthy

 

Annexe 4. cartes

La Table de Peutinger (Tabula Peutingeriana ou Peutingeriana Tabula Itineraria), appelée aussi Carte des étapes de Castorius, est une copie du XIIIe siècle d’une ancienne carte romaine où figurent les routes et les villes principales de l’Empire…

Elle se présente sous la forme d’un long parchemin de 6,82 mètres par 0,34 mètres. Soit une surface de 2,3188m2. On y découvre 200000km de routes, ainsi que les villes importantes, les détails géophysiques. Le Proche-Orient, l’Inde, le Sri Lanka et la Chine sont indiqués.

Du fait de son format, la table n’a pas pour ambition de traduire fidèlement la réalité géographique de l’Empire, mais elle est l’expression d’un réseau, le réseau de communication constitué des voies romaines.

C’est l’une des premières, sinon la première, représentation ou conception d’un internet. Les distances sont indiquées, et sont, elles, exactes. Les points délimitant ces distances sont souvent des villes, mais plus souvent encore, des carrefours, comme des nœuds (ou liens) dans la toile.

Elle est probablement inspirée de la carte de Marcus Vipsanus Agrippa, ami du premier Empereur Auguste, et dont une reproduction en marbre a été placée sur le Porticus Vipsanae à quelques distances de l’Ara Pacis. Agrippa lui-même se retrouve dans la sarabande de l’Ara Pacis.

A ce titre on peut la considérer elle-même comme une Anastylose.

L’absence du reste des îles britanniques, de l’Espagne et du Portugal et de l’Ouest du Maroc semble indiquer qu’il existait un douzième feuillet — précisément celui qui nous serait utile ici-même.

Certains ont cru pouvoir imaginer cette portion à jamais perdue. On a écrit cette chimère : « Pour ce qui nous concerne, on y lit le mur d’Hadrien. Mais cette carte n’a jamais existé. On y voit les îles britanniques, la péninsule ibérique, les Açores, l’Ouest de l’Apfrique du Nord, mais c’est une spéculation, une reconstruction. Les distances ne sont pas indiquées. Les volumes, les proportions, sont le fruit de l’imagination. »

Il en va de même des odeurs, des voix, des silences, qu’on trouve dans toute scène historique.

Il en va de même pour tous. Nous sommes des personnages, agis par des pulsions qui nous dépassent. Nous sommes redevables et agis, nous sommes sacrifiés à ce prix, et nous en profitons pour exister. Certains en font des romans.

*

Nous bâtissons sur des chimères. Nous ne cherchons pas la vérité, nous cherchons à la confondre.

 

V.

Nous bâtissons sur des chimères. Nous ne cherchons pas la vérité, nous cherchons à la confondre.

Le mur d’Hadrien rassemble et confond Limestone grassland survey et Tabula Peutingeriana. Il est comme une réaction du corps contre l’agression extérieure. Il est aussi le symbole d’une friction de vie. Comme un eczéma à la surface d’une terre.

Ce en quoi il concentre des éléments biographiques, écologiques, historiques et poétiques.

*

Il y a des cartes, i.e. nous déployons un grand voile sur le monde, nous le mimons se l’appropriant.

S’approprier c’est dégénérer. Vivre c’est habiter. Habiter est notre instinct.

 

Explicit
par le jeu du Brome et de la Fétuque, on peut mieux comprendre ce qui pousse . . /
ce qui pousse les hommes . . /
ce qui pousse sur les hommes . . /
ce qui sépare l’Empire, aussi appelé PAXAUGUSTEA (PAXBRITTANICA, PAXAMERICANA) ou aujourd’hui DEMOCRATIE, du Restedumonde, aussi appelé BARBARUS, lui-même issu du grec ancien βάρϐαρος

ce qui sépare le monde celte, dont les druides et le druidisme
du monde méditerranéen macho-mama
— ce que traduit mal Europe —
la civilisation du terrorisme

ROMANIS•CUM•NATIONIBUS•POPULIS•REGIBUS•CUNCTIS•UNA•
ET•EA•VETUS•CAUSA•BELLANDI•EST•CUPIDO•PROFUNDA•IMPERII•ET•DIVITIARUM…………

 

il y a des citations dispersées, de Parham Shahrjerdi, Martin Rueff, Antoine Emaz, Bastien Gallet & Arno Bertina

 

Marc Perrin. Général Instin – suite.

1.

Parmi ces quelques milliards de corps plus ou moins définissables que forme notre assemblée, disons pour commencer qu’il existe deux sortes d’individus. Appelons-les : individus. Affirmons qu’il existe la sorte un et la sorte deux. Comptons : un : la sorte qui veut le Pouvoir. Comptons : deux : la sorte qui ne le veut pas. Parmi la sorte qui ne le veut pas. Comptons : un : ceux qui veulent bien vivre dans le Pouvoir de la sorte qui le veut. Comptons : deux : ceux qui veulent vivre dans la Puissance opposée à tout Pouvoir. Parmi nous, dans cette assemblée de quelques milliards de corps plus ou moins définissables, disons qu’il y a ceux : qui font, ceux : qui ne font pas, ceux : qui affirment qu’ils font, ceux : qui vivent dissimulés, ceux : qui vivent au grand jour, ceux : qui affirment vivre au grand jour, ceux : qui veulent bien vivre dans le Pouvoir de la sorte qui le veut, ceux : qui vivent dissimulés dans la sorte qui veut : prendre le Pouvoir, le garder, c’est-à-dire : vivre dissimulés de soi dans l’action même de vouloir prendre ou garder.

Disons : que la guerre a lieu entre ceux de la Puissance et ceux du Pouvoir. La Puissance : jamais satisfaite d’aucune fin, là où le Pouvoir toujours prêt à tout pour obtenir la sienne.

Le Pouvoir : pour qui toute fin est une victoire.
La Puissance : pour qui toute fin est une mort.

Ceux du Pouvoir : possédant, ayant : prêts à tout c’est-à-dire prêt à tuer : pour la victoire de la seule mort.
Ceux de la Puissance : dont le tremblement de joie comme de peur réanime la vie.
Ceux de la Puissance : ouverts à ce qui libre en eux défait la victoire de la seule mort.

Il y a. Ce libre en chacun. Ne tombant pas du ciel.
Il y a. Chacun libre. Ne tombant pas du ciel.
Il y a. Ceux qui ne tombent pas du ciel.
Il y a. Ceux qui aspirent à connaître un mouvement par lequel vivre hors d’eux-mêmes.
Il y a. La justice dans la liberté.
Il y a. Des êtres conscients du caractère inachevable de la réalisation d’un tel mouvement.
Il y a. Des êtres défendant l’idée qu’ils se font de la conscience.
Il y a. Des êtres pour qui toute perspective de concession à l’idée qu’ils se font de la conscience participe de la guerre qu’ils savent avoir à mener en eux-mêmes, et hors d’eux-mêmes : dans le tremblement d’avoir à la mener.
Il y a. Un tremblement dont il leur sera nécessaire de faire l’expérience en passant par la joie afin de ne plus penser en terme de guerre.

Tant que ceux-là, NOUS, disons : NOUS : NOUS qui disons vouloir que tous accèdent à ce qui, libre en chacun, défait la victoire de la seule mort, tant que la joie ne sera pas le principe premier de chacun de nos corps vivants, tant que NOUS penserons en terme de guerre : ceux du Pouvoir accumuleront les victoires. Notre puissance : passe par la seule joie. NOUS venons par la joie. Tremblant. Instables. Incertains. Fragiles. Vivants. NOUS venons.

 

2.

Être vivant. Être mort. Comment faire. Commençons. Par le plus simple.

Être mort. Il y a deux manières très simples d’être mort. La première : consiste à vouloir régner sur les vivants, et à mettre en œuvre toutes les stratégies possibles et imaginables pour faire de chaque vivant [soi-même compris] un mort. La seconde manière très simple d’être mort : est de penser à jamais les tueurs du vivant comme les maîtres de tout.

Il n’y a qu’une manière et une seule d’être vivant. Le dire : est très simple. Être vivant, c’est n’être pas avec la mort. Être face aux morts : est une manière d’être de cette unique manière d’être vivant. On dira qu’elle est une manière limite.

Il n’y a qu’une manière et une seule d’être vivant : trouver une force par laquelle mort et vie savent se faire face, sans en passer par la destruction des corps.

Amour : est le mot le plus communément usité pour désigner cette force.

 

3.

Un corps cheminant entre les corps reçoit à chaque instant de chaque corps, et devient à chaque instant un autre corps.
Un corps cheminant dans la multitude des corps devient ce qui de la multitude en lui attendait de la multitude pour être.
Un corps fait de la multitude a besoin d’un squelette bien solide.
Un corps fait de la multitude cherche une phrase claire et brève pour rendre compte du récit de l’univers.
Un corps fait de la multitude risque une phrase chaque jour, faute de quoi la folie gagne en lui les espaces sans phrases.
Un corps fait de la multitude réinvente à chaque phrase l’univers et fait de la folie un espace de silence qui trouve une voie.

 

4.

Nous sommes. Le fil de l’histoire.
À chaque pas que nous faisons, nous traçons un chemin par lequel nous disparaissons un peu moins.
Nous sommes. Le fil de l’histoire.
À chaque pas que nous faisons, nous traçons un chemin par lequel apparaît pas à pas le récit de ce que nous devenons.
Nous sommes un chemin. Vers le sans fin. Et chaque jour nous précisons les contours de notre corps.
Chaque jour, nos corps sont plus précis.
Chaque jour, nous supportons mieux la solitude.
Chaque jour nous sommes moins seuls.
Chaque jour, l’orientation devient moins effrayante dans l’espace.
Chaque jour la nécessité de l’orientation se fait moins pressante.
Chaque jour, il nous est moins nécessaire d’apparaître.
Chaque jour nous découvrons avec joie où nous sommes.
Chaque jour nous écrivons ce que nous sommes.
Ecrire : ne signifie en rien maîtriser la situation.
Ecrire : veut dire et veut rendre compte de ce qu’il en est de vouloir être maître de son corps sans être maître de ce recouvre ou dévoile un corps.
Ecrire n’est pas une affaire de plume.
Ecrire est une affaire de corps.
Et nous écrivons tous notre vie : avec nos corps.
Ainsi, chaque jour nous découvrons où nous sommes : dans notre corps et hors nos corps. Ainsi, chaque jour nous nous expérimentons la taille de l’univers.
Nous sommes : très nombreux. Et sans jamais nous compter, nous écrivons chaque jour à quel point notre corps est immense et à quel point ce que nous sommes et devenons à chaque instant : agrandit l’univers.
Nous sommes un corps en expansion : phrase inachevée.

PS : Nous sommes un corps pour qui l’appartenance est au devant de nous, et nous porte loin vers l’ignorance : devant.
Nous sommes un corps brillant dans le vide de l’univers.
Nous sommes l’espace ouvert dans lequel nos corps brillants sont autant de points en mouvement qui éclairent l’ininscriptible en cours d’expérience : éternelle.

 

5.

Parce que nous sommes en train de naître, l’énergie que nous dépensons et l’énergie que nous donnons dansent dans un mouvement qui l’amplifie de se connaître autant que de s’oublier.
Parce que nous sommes en train de naître, nos corps brillants trouent la peur et s’en font une amie vivante avec laquelle batailler en toute joie.
Parce que nous sommes en train de naître, la conscience devient l’autre nom de la sensation : par notre corps qui vient, par l’inouï et l’insu qui se forment en chaque corps, par l’inouï et l’insu qui se forment hors chaque corps, par l’inouï et l’insu qui se forment entre les corps, nous formons de nouveaux contours, indéfinissables, instables, au contact d’un air nouveau, indéfinissable, instable, nous respirons l’air nouveau, dans l’ignorance de ce qu’il nous fait devenir, nous sommes : en train de naître, et nous respirons par nos corps neufs un air nouveau qui nous fait être, nous respirons les nouvelles particules d’une ère nouvelle, nous respirons un air neuf, nous y respirons de nouveaux corps. Nous sommes : en train de naître. Et chaque corps est une particule nouvelle de l’air neuf. Nous respirons : des corps. Nous sommes : un univers en train de naître, dans chaque corps, à chaque instant. Nous sommes : instables particules, particulièrement instables, particulièrement indéfinissables, particulièrement infinis. Nous sommes : infinis. Nous faisons l’expérience du vertige de la durée : à l’instant de chaque corps.

 

Nicole Caligaris. Déposition en quatre planches

J’ai commencé cette recherche, non pas, comme ces entreprises coûteuses en heures sèches l’imposent en principe, de mon propre mouvement, mais pour ne pas me dérober au mouvement décidé pour moi par un autre, dont ni la position ni la proposition ne me semblaient pouvoir faire l’objet d’un refus, du moins pas au moment où la commande ou, plus courtoisement, l’invitation à venir donner une conférence sur l’autorité aux élèves officiers de l’École d’instruction du service d’État-Major m’a été passée par un ami qui ne voulait pas, malgré mon âge, me voir m’écarter trop durablement de son bureau au prétexte que mon utilité avait depuis longtemps cessé d’y justifier mes allées et venues de plus en plus oisives et, il me faut bien l’avouer, de plus en plus désemparées, dans ces couloirs dont j’avais l’illusion qu’ils m’avaient vu naître et la pénible conscience qu’ils ne me verraient pas mourir.
Avant que me soit transmis le bordereau de la commande officielle, l’accord s’était conclu de façon amicale, dans un certain café que nous avions coutume de fréquenter tous les deux. Ma parole était donnée, à ce moment-là je ne pensais pas devoir la reprendre.

À mesure qu’elle devenait plus noire, la voûte de la chapelle perdait de la hauteur, elle finissait par s’enfoncer dans un boyau qui avait tout d’une grotte, dont la paroi semblait avoir accroché les poussières millénaires et les suies indélébiles des chandelles que chaque procession renouvelait et que devaient renouveler aussi des mains régulières car, si elles étaient basses au point que leur petite flamme ne produisait presque pas de lumière, elles semblaient devoir ne jamais s’éteindre et brûler indéfiniment, les unes succédant aux autres, au pied du drap bleu de la robe sainte que le contact des bouches pour un baiser, des doigts pour ceux qui n’osaient pas même en approcher les lèvres, avait creusée, graissée, noircie autant que les murs qui l’abritaient et dont on ne voyait plus la peinture ni les ors sous l’épaisse couche déposée par les fumées. Ce que les gens venaient suspendre sur ces murs en offrande à la sainte dépasse l’imagination. Les tableaux et les dessins naïfs en nombre tel qu’ils se poussaient les uns les autres, qu’ils se pliaient quand c’était possible, qu’ils se superposaient, qu’ils se chevauchaient, que, comme les chandelles, ils se succédaient sans pour autant disparaître de la surface du mur. Glissés parmi les images, comme si l’espace était encore extensible, quelque objets, une béquille, des chemises, des brassières en trop grand nombre, des bouts de drap, une jambe en bois, qui portaient eux aussi un remerciement, une date, quelquefois une signature, autant de malheurs qui avaient bien tourné sur l’intervention de la sainte, dont chaque procession faisait monter le souvenir le long des murs de la chapelle.
Parmi ces images naïves, un grand panneau que je pris d’abord pour du drap mais qui était plus probablement une voile, recouvrait à lui seul une bonne partie du mur dont il se trouvait détaché, sur ses angles inférieurs, de sorte qu’à la chaleur des chandelles il se soulevait tout doucement comme un drapeau contre quoi le vent joue. Sur ce panneau s’étalait un dessin d’une facture spéciale, à l’encre noire et au lavis, qui représentait sans minutie une scène étrange. Au premier plan, le visage énorme et déformé d’un jeune enfant joufflu, riant comme un angelot, tendant les mains ouvertes comme vers des bras accueillants que le dessinateur ne représentait pas. Montait au-dessus de la tête du bébé un jeune homme en soutane, une croix au cou, la tête doucement inclinée, le visage paisible. Et de derrière ce jeune prêtre encore, montait le dessin d’un cercueil, dont l’encre était beaucoup moins intense, plus apparente, presque grise, à l’exception du cœur et de la croix qui occupaient le centre exact du panneau. Plus haut que tout le reste, de façon lointaine, à une échelle plus réduite, la vision hallucinée d’un sauvetage. Un radeau de mauvaises planches gréé, sur un mât de fortune, d’une voile seule, peut-être bien ce même panneau qui offrait la scène, gîtait spectaculairement, dans le creux d’une vague verticale et de hauteur phénoménale dont le dessin ne montrait pas mais dont la raison devinait qu’elle était sur le point de s’abattre et d’emporter, vers le fond noir d’où elle naissait, le petit bâtiment et la vie à bord, à savoir, non pas des hommes, des pêcheurs, comme on aurait pu s’y attendre mais deux ou trois familles entières, qui se serraient pathétiquement sur ce rien du tout, avec des enfants nus au bord de l’épuisement, des hommes terrifiés, à genoux, en prière, des femmes jeunes et vieilles aux foulards noués d’une drôle de façon et aux costumes dont les couleurs chatoyantes et les motifs ornés désignaient à coup sûr une provenance exotique et probablement un voyage dont l’origine était lointaine et le terme hélas imminent, ne fût-ce l’intervention de la providence que le tableau figurait par un trait d’incandescence qui reliait directement une trouée du ciel et le petit être souriant dont le regard en était comme transpercé, dont le corps tout entier semblait se tenir soulevé par la force de ce rayon qui descendait du ciel jusqu’à lui.

Je n’étais, jusqu’alors, collectionneur en rien. Je n’avais fréquenté de bibliothèques que celles des salons de grandes maisons à l’heure du cigare, sans prêter, je le confesse, nulle attention aux lignes couchées sous les plats lustrés à la cire d’abeille, estampés d’un monogramme qui me semblait suffire à justifier leur existence comme à clore leur intérêt et dont je n’eus pas volontiers soulevé le cuir que je voyais serré là-dessus pour le repos de tous, dans l’intention louable d’enfermer à l’abri des vents tout ce que l’âme humaine avait pu produire de vains tourments. Je songeai d’abord à commencer de la façon la plus concrète cette leçon que j’avais promis de donner sur l’exercice de l’autorité, dans le programme des conférences de l’École d’Instruction des Officiers. J’avais en tête les promotions de tout jeunes hommes qu’il fallait préparer, non pas à obéir, mais désormais à commander et à se faire obéir, sans les courber trop, sans brusquerie, sans provoquer l’irrémédiable, à se faire docilement écouter des têtes les plus rétives qui composent l’ordinaire des troupes qu’on envoie, pour l’amour d’un général et sur un mot de lui, soudées par la boue, par la pluie, par l’épuisement plus que par la foi, mesurer leur obstination à celle des troupes ennemies et exercer sans haut-le-cœur l’épouvantable métier de soldat. Je pensais à ces officiers promis aux meilleures carrières, qui étaient encore en âge de faire des caprices d’enfant et qu’il fallait préparer à rendre consentants les hommes chevronnés que nous offrons en sacrifice aux forces de la nation adverse pour en épuiser la puissance avant de lui porter nos coups.
Je n’étais pas certain de savoir à quoi je m’étais engagé mais j’avais le sentiment de savoir pour qui et, avant même d’imaginer comment m’y prendre, je voyais mentalement défiler les élèves que leur tenue gênait et dont les visages n’avaient pas vécu, au moment où, désormais dignes de porter leur première barrette, tolérant sur leur cuisse le battement de l’épée dont ils ne se serviraient pas, ils avançaient du même pas, concentrés, impeccables, pour leur dernière marche dans le silence de la cour, nerveux comme des chevaux qu’un rien fait tressaillir et qui ont appris à ne pas broncher, malgré leur nature bouillante, pour cette dernière marche qui ne mènerait qu’à son propre terme, le moment de rompre les rangs qui allait les séparer pour de bon et les livrer chacun à sa propre conscience, dans une ville de province qui serait grise quelle que soit la région et envers laquelle la plupart de leurs épouses concevrait spontanément une aversion irréversible. Ils seraient seuls.

L’enfant était-il seulement né au moment du désastre ? Au moment du désespoir puis de la trouée inespérée dans les nuages, au moment de la journée noire et blanche, l’enfant était-il seulement au monde ? au moment où il fut promis, sa destinée scellée par un vœu qu’au nom de la paternité quelqu’un qui venait de le concevoir ou qui ne l’avait peut-être même pas conçu encore, prononça sur sa tête dans l’espoir de sauver son petit monde sur le point de sombrer, et que le jeune homme qu’il allait devenir n’aurait sans doute pas la force de dénouer de son propre chef.
La voile peinte était sans signature et elle avait jauni, elle s’était patinée de suie, vieillissant le bébé et le prêtre, elle s’était tannée jusqu’au nuage ouvert dont l’éphémère blancheur paraissait d’autant plus intense et dont paraissait d’autant plus terrible l’œil sans pupille qui commandait à la lumière et rappelait une parole que jamais personne ne pourrait reprendre puisque, depuis l’instant où elle avait été lancée au-dessus de la vague, elle appartenait aux colères qui associaient le ciel aux profondeurs de l’eau dont la bouche s’ouvrirait toujours pour réclamer son contingent d’âmes, de négligeables petits hommes qui ont commis l’imprudence de s’aventurer en mer. Toute parole contient ce rayon qui la conduit d’un terme à l’autre indépendamment de celui qui la retient ou qui la lâche, la moindre promesse engage un destin, le moindre mot est un globe terrestre dont les continents sont petits, les océans immenses.

Non, je n’étais pas collectionneur, je n’entendais rien au monde assis, aux faisceaux de poussières qu’attirent les lampes sous l’abat-jour de pâte cuite, au silence qu’une toux discrète perce et qui se rétablit pour une durée que pas une horloge ne compte et qui finit emportée par le sommeil. Je pensais donner une forme vivante à ma leçon en réunissant deux ou trois exemples, en rappelant quelques articles du règlement militaire et en préparant un répertoire d’anecdotes qui devaient instruire les jeunes gens par des situations que leurs prédécesseurs avaient connues et surmontées. À cette fin, je commençai à interroger quelques figures de l’État-Major et c’est ainsi qu’avec quelques officiers généraux de mes amis, que leur goût portait à raconter et à entendre les histoires, nous primes l’habitude de former le cercle selon une tradition plus britannique que continentale, autour d’une bonne bouteille de Cognac, dans le salon confortable que le propriétaire d’un beau domaine racheté aux abbés dont la congrégation ne recrutait plus et qui se trouvaient trop âgés pour entretenir les bâtiments, avait équipé de fauteuils profonds et d’une provision de bois qui réconfortait nos vieilles articulations en flambant sans restriction dans la cheminée tout aussi profonde. Il avait laissé sur les étagères, pour la décoration plutôt qu’autre chose, les ouvrages rassemblés par les pères et c’est sous le vénérable patronage de ces noms latins que j’avais oubliés depuis mes classes, pour ceux qui ne m’étaient pas inconnus, que je commençais à rédiger mes notes en consignant ce que je parvenais à attraper au vol des récits de mes compagnons dont les souvenirs devenaient chaque soir plus étranges et moins en rapport avec ma leçon sur l’autorité. Du moins en apparence.
Nous étions six ou sept, pas toujours les mêmes. Mes compagnons avaient vécu et voyagé. Notre salon semblait se refermer sur lui-même et sur le feu dont les caprices métamorphosaient la pièce, pendant que la nuit se laissait absorber par un noir sans étoiles, dans cette combe forestière que la brume ne quittait jamais.

La Nadejda passait l’hiver à quai, dans un bassin dont la température était clémente et le voisinage pas trop querelleur. Ensuite elle repartait vers le nord. C’était un drôle d’endroit qui faisait table ouverte pour quelques pièces de monnaie et qu’avaient pris l’habitude de fréquenter, non seulement les mariniers qui y trouvaient une soupe à bon compte et des nouvelles de telle place ou telle autre et de tel compagnon qui s’y trouvait, mais aussi quelques messieurs, parfois poudrés, que ce qu’ils prenaient pour la canaille et qui n’était que la besogneuse camaraderie des hommes taciturnes qui se louaient loin de chez eux, à la journée, et dont l’existence se passait dans le bitume à genoux, que ces hommes qui n’étaient ni tout jeunes ni bien vieux et dont les visages ne quittaient leur air soucieux que le dimanche, lorsqu’ils étaient lavés de frais, rasés, une chemise qui sentait encore le bleu de rinçage et qu’ils avaient passée pour se sentir pleins d’espoir le temps que l’accordéon tire une belle fin pleine de mousse au jour du Seigneur, enfin, que ces hommes sans parole, qui posaient avant toute chose leur couteau sur la table, mettaient dans tous leurs états.
La Nadejda se signalait par une lanterne jour et nuit allumée sur le pont, dont le verre culotté laissait passer une lueur japonaise, presque éteinte, d’un rouge cuit, dont le fanal descendait se promener sur l’eau, insaisissable comme une idée mauvaise, en faisant scintiller au passage les cuivres et les bois vernis du bateau.
À l’intérieur, il ne faisait pas plus clair. Les pipes, les vêtements humides, le bouillon permanent des gamelles et les lampes produisaient là-dedans une fumée volcanique que le patron chassait d’un coup de torchon chaque fois qu’il s’écartait du fourneau. C’est à l’entrée de la péniche que se trouvait épinglée l’exposition d’une bonne centaine de cartes postales dont la provenance dessinait la mosaïque à peu près complète de toutes les possessions, des plus fragiles aux mieux établies, qui devaient permettre de prolonger non seulement sous d’autres latitudes mais surtout dans le siècle à venir, l’éminence de notre petit pays sur le globe que ces vues assemblées par hasard faisaient apparaître fixe, discontinu et heurté comme une existence d’homme, et auquel les fusains et les sels de la photographie donnaient leur couleur grise ou l’estompe brunie des sépias légers dont la douceur entretenait l’illusion d’un monde où le sang ne coulait pas.

Mes notes ont commencé à souffrir d’un phénomène, compréhensible pour un homme de mon âge, que l’excellent Cognac de notre hôte aidait à se produire, avec exactitude, une heure avant minuit quand nos soirées se prolongeaient jusqu’à l’aube : je m’assoupissais. Le feu offrait à mon sommeil son milieu sans rupture, la voix patiente de tel ou tel conteur de notre assemblée guidait cet énigmatique travail que sont les rêves, si bien que, lorsque je reprenais conscience, ignorant de mon absence, je continuais du mieux possible à écrire sous la dictée un récit dont je me rendais compte ensuite que je n’avais que des fragments et dont je finissais par ne plus être certain qu’il ne venait pas de mes rêves puisqu’il se dérobait à ma mémoire dès que je me trouvais à ma table dans l’intention d’examiner ma collecte, concentré sur mes notes que je ne comprenais plus, dont je m’obstinais à faire l’effort de les saisir mais qui se dégradaient dans les blancs de mon écriture quand elle perdait sa fermeté, laissait entre les paragraphes des espaces, peinait à rejoindre les bords du papier, de plus en plus larges, qui exerçaient une étrange attraction. Cette faiblesse qui me laissait des heures à sec devant ma page rongée de trous n’était pourtant qu’une mince difficulté par rapport au doute qui commençait à naître dans mon esprit à mesure que se rapprochait la date prévue de ma leçon pour laquelle je voyais bien que je n’avais pas réuni grand chose, quelques histoires dont j’avais perdu le début, dont le fil m’avait échappé pour aller se mêler à d’autres fils qui se promenaient, flottants, dans ma conscience, et dont je ne saisissais pas le rapport avec ma conférence.
Dans le carré formé par les jeunes officiers, au centre de la cour, qui attendaient de rompre, les pieds joints, le corps parfaitement tenu et qui n’exprimait rien, ni impatience ni patience, que cette rigueur incarnée qui était la condition manifeste de leur disposition à commander et à servir, seuls le visage qui pourtant ne disait rien et, moindrement, la taille, faisaient de chacun un homme singulier dans cette tenue commune à tous qui disait au contraire qu’aucun homme n’est singulier.
J’avais fait une promesse et, de cette promesse, j’avais aussi perdu le fil. Je ne voyais plus avec précision en quoi devait consister cette leçon qui allait former ces hommes à être des chefs avant de les envoyer vers leur destin sur lequel nous n’avions qu’une certitude, celle qu’il ne ressemblerait que de loin à ce que nous en concevions. Je m’interrogeais sur ce qui donnait à un homme, particulièrement à un homme jeune, de l’ascendant sur ses semblables et sur des hommes plus âgés que lui.
Une assemblée de jeunes gens à la face lisse, sans cicatrices, sans coutures, une assemblée de jeunes gens qui n’avaient pas été blessés, qui n’avaient encore connu que la boue des promenades à la rivière et des jeux du dimanche ou des terrains collants pour l’exercice à cheval, des hommes, tout juste sortis des draps brodés où ils étaient arrivés au monde, allaient se mettre au garde-à-vous à mon entrée derrière le Commandant de l’École d’instruction dont ils devraient écouter l’allocution debout, c’était l’usage, et fixes, puis s’asseoir à leur pupitre toute une matinée pour essuyer le plan canonique de l’exposition des problèmes et du répertoire des solutions possibles pour se tirer d’affaire dans des situations qu’ils ne connaîtraient jamais, en tentant de faire croire à des sous-officiers ou à des sans-grade quatre fois débrouillards et dont la peau ne comptait plus les trous, qu’ils savaient s’y prendre. Les plus fragiles se feraient broyer dans l’année, les plus dociles trouveraient vite comment maintenir coûte que coûte les ordres dans les troupes quelles que soient les circonstances et c’était ce que l’État-Major attendait de ses cadres, qu’ils sachent contraindre sans user de force, menacer sans user de mots.
Je n’ignore pas que, sous la raideur de l’uniforme, nombre d’émotions agiteraient les poitrines et avant tout l’appréhension. Appréhension justifiée. Oui, il arriverait un jour où le bois serait profond, le chemin rien moins que sûr, le climat défavorable, le terrain dangereux, la compagnie isolée, l’État-Major lointain, les ordres difficiles à comprendre, la faim et la fatigue à leur comble, oui. Alors, il faudrait à chacun de ces hommes en position d’officier réaliser ce paradoxe qui fait obéir le plus grand nombre à un seul.

À l’intérieur de la Nadejda, divisées en parcelles dont ni la contiguïté, ni la régularité ne faisaient illusion sur l’unité géographique du monde, entraient des pays où le bateau n’irait pas. Sur les rectangles de papier s’offrait toujours un là-bas désirable, à une exception près.
C’était en noir et blanc, une photographie, rehaussée en couleur au crayon et à l’encre ; une foule massée, attentive, regardait sans expression en direction d’un attelage conduit par une chaîne qu’un homme en costume de cérémonie tirait, sous le regard d’un officier français qui assistait, les mains dans le dos, au passage du défilé. L’attelage était un joug qui entravait le cou, les épaules et le torse d’un prisonnier presque nu, fléchissant sous le poids de la pièce qu’il trouvait à peine la force de porter et qui l’obligeait à rester les bras en croix pour avancer au rythme de l’homme qui le menait en tirant sur la chaîne. Le cortège était en train de passer devant un palais aux torsades écarlates, aux ors généreux, aux bronzes énormes, grimaçants, gueules ouvertes, entre lesquels un adolescent se tenait assis, dans un costume aux pans immenses ramenés en plis empesés qui le faisaient tout entier disparaître avec son siège dans leurs rigides cascades et lui rendaient impossible de fléchir. Il ne pouvait pas même pencher la tête sous la coiffe qu’elle portait, de dimensions et probablement de poids bien au-delà de ce que les forces d’un enfant de douze ou treize ans pouvaient soutenir des heures durant et qu’il tenait tout de même, assis raidement, sous le regard de son peuple assemblé pour la circonstance et qu’il ne regardait pas, lui, comme il ne regardait pas l’homme à la chaîne ni le prisonnier qu’il tirait. Lui aussi, le prince, était là pour la circonstance, consentant aux entraves que le costume de cérémonie lui imposait, épousant cette roideur que des générations de dignitaires et de rois avaient composée avant sa naissance et dans laquelle son rang lui ordonnait de se fondre sans résistance et peut-être même sans pensées. Exposé ainsi paré comme on le ferait d’une relique ou d’une sculpture sainte, son corps n’était pas celui d’un enfant aux yeux du peuple qui était là pour manifester son obéissance mais tout aussi bien pour surveiller chez cet enfant que l’ordre fût représenté sans faute et garanti, sans un regard et sans un mot, face à l’officier français dont les jambes écartées trahissaient le relâchement, les mains dans le dos la naïveté, et qui ne savait pas porter son couvre-chef, c’était un corps immatériel, qui ne pouvait en rien se comparer aux autres, ni rien réclamer de ce qui leur était nécessaire : le repos, le mouvement, d’étroites limites à la patience, la dispense de la fixité, le soulagement de pouvoir se détourner du spectacle odieux de la marche aberrante de l’homme au carcan tiré par une chaîne.

C’était peut-être le Cognac, c’était peut-être la douceur du feu ou l’entourage des livres qui avaient fini par m’attirer à l’intérieur de leurs plats de cuir blasonné, je ne savais plus qui, par ma voix, qui, sous mon nom, allait s’adresser aux officiers de l’École d’instruction du ministère de la guerre, les plus prometteurs de nos meilleurs éléments. J’oubliais la nature même de cette conférence ; mes amis se lassaient, eux, d’entreprendre leur mémoire, qui ne les servait plus aussi fidèlement qu’autrefois, pour extirper de leurs faits quelquefois peu avantageux la réponse à une question dont ni eux ni moi ne comprenions le fond et dont nous ne parvenions pas à trouver l’énoncé clair qui pourrait aiguiller plus exactement mes explorations.
Au bout d’un certain temps, le salon de mon hôte se trouva occupé par moi seul. Bien que mon ami hospitalier y allumât toujours une flambée accueillante, je ne sais quelle lassitude de cette étude qui n’était même pas commencée et qui m’apparaissait peu à peu démesurée, impossible, me prit, j’avais, je ne sais comment, perdu le goût d’adresser de fermes recommandations aux hommes qui allaient en mener d’autres vers un sort que la boue trop certainement signerait.
Une raison plus extravagante me fit peu à peu glisser dans une région de moi-même qui m’était aussi grise, aussi morcelée que le paysage aux reliefs incompatibles dont les courriers postaux singéniaient à transmettre le plus sûrement possible d’un point à l’autre du globe les souvenirs oblitérés d’une flamme. L’autorisation officielle du ministère qui m’avait passé commande avait été biffée, à la suite de ce qui nous était apparu d’abord, à mon ami comme à moi, une amusante erreur de nos bureaux, dont il ne fallait pas tenir compte, mais qui, au fil des mois, non seulement n’avait pas été rectifiée mais s’était aggravée de façon inextricable par les efforts mêmes que nous entreprenions pour en débrouiller l’écheveau. Je me trouvais suspendu à un coup de crayon dont je ne parvenais pas à comprendre l’origine et qui ne signifiait en rien la nette interdiction de professer à l’école d’instruction, interdiction qui, exprimée, aurait, sinon dû, du moins pu faire l’objet d’arguments susceptibles d’être contredits et cette contradiction plaidée devant le Conseil, au lieu de quoi cette simple biffure rendait seulement ineffective l’autorisation antérieurement accordée.
Qui avait porté ce coup de crayon ? Il nous fut impossible de le savoir. Quelqu’un, dans les bureaux, avait eu une raison de le faire et l’intention d’annuler le bordereau qui prolongerait officiellement la légitimité de ma présence au sein de l’armée française. Quoi qu’il en fût, notre enquête n’aboutit à découvrir aucune main réglementaire. Il n’empêche que cette biffure infondée mais pas inexplicable, raisonnée, au contraire, anonyme mais logique, comme je le compris par la suite, une fois portée sur le bordereau, y produisait immédiatement son effet suspensif et ne pouvait en aucune façon se faire gommer ou rayer à son tour, même par décision d’un officier général supérieur, et c’est la chose la plus énigmatique que cette prévalence d’un trait anonyme sur les plus hauts galons que son mystère inquiétait au point d’en anéantir la volonté.

Une compagnie grotesque fermait la marche derrière l’homme au carcan. Quatre ou cinq de ses membres parodiaient un pas militaire avec la dernière énergie, dans un déhanchement et une rigidité des bras et des jambes, une crispation des muscles de la face qui les faisaient ressembler à des pantins plus qu’à des hommes dont un sergent major de carnaval à leur tête, mobilisant une force inouie pour lancer au ciel son bâton chevelu de rubans, lourd de sonnailles, semblait tirer les ficelles qui les animaient sans doute en cadence mais sûrement pas avec ensemble. Ces semblants de soldats portaient un uniforme fantaisiste dont, par-dessus le short qu’ils n’avaient pas trouvé à la bonne taille, la veste de tapisserie était cousue de galons, de brandebourgs, d’épaulettes, de rubans, de pompons multicolores, de fils dorés, de croix d’étain et de pièces de monnaie disposés dans une singerie de décorations qui faisait écho à leur marche et au salut outré qu’ils adressaient au prince que cette mascarade ne faisait pas sourire.
L’adolescent portait sur le cortège de ces hommes qui étaient ses sujets, depuis le premier maître de cérémonie tenant la chaîne, jusqu’au dernier, presque rampant sous le carcan qui faisait de tout son corps une douleur et une entrave, un regard au-delà de toute lassitude, de tout dégoût comme de tout intérêt, dont l’origine était bien plus ancienne que sa naissance, bien plus ancienne même que le couronnement du premier roi de son sang, un regard dont l’origine datait du premier sacre, quel qu’il fût, sur cette terre-là, réalisant pour la première fois le dépôt des volontés de tous sur une seule tête, sur la coiffe démesurée qui en symboliserait le pouvoir et qui en serait le legs, un regard hérité de cette lignée de têtes uniques dont la coiffe devait garantir la tenue et qui ne disait rien, sinon qu’il reconnaissait la nécessité de garder l’ordre et le désordre ensemble, dans un même cortège allant du même pas boiteux, irrégulier, tiraillant et cocasse, pour une marche fourchue qui ne les diviserait pas. Dans son costume le jeune garçon n’était que le corps patient de ce regard patient.

Je me trouvais heureux dans le salon de mon hôte, je prenais goût, même seul, à y passer mes soirées. J’avais renoncé à l’idée de préparer mon discours comme il se doit pour cette leçon dont la probabilité s’était réduite à une improbabilité par l’effet d’un trait, je ne me résignais pas à abandonner ce qui était devenu pour moi un refuge, à la fois écarté des couloirs du ministère dont l’administration, si énigmatiquement et si irréversiblement, semblait-il, avait rayé mon nom, à la fois appartenant toujours à l’éventualité de cette leçon qui devait me faire revenir aux hommes que j’avais dû quitter et en faisait persister l’hypothèse. C’est dans cette espèce d’élan d’inertie que je me mis à feuilleter quelques ouvrages sur lesquels la lumière du feu ou le sort en personne me fit porter la main.
L’État-Major, par la voie officielle de la hiérarchie, comme par le canal officieux des relations, s’était tenu à ce silence évasif qui différait sine die l’effacement de la biffure et la restitution pleine de l’autorisation réelle de ma conférence. Je n’étais pas interdit, je n’étais pas autorisé, et ce séjour au purgatoire dont je ne comprenais pas la cause et dont je désespérais de la durée me rendit sans doute plus sensible que je n’aurais pu l’être en un autre temps de mon existence à ce grand volume que les planches de Gustave Doré rendaient inoubliable avant même sa lecture et dont je commençai à tourner distraitement les pages mais qui, au bout de quelques soirées, dans ce salon brutalement déserté par mes amis où il représentait ma seule compagnie, me fit entrer, comme dans le milieu d’une forêt touffue, dans l’étonnante bibliothèque que les abbés avaient laissée à mon hôte, avec une fièvre dont je ne me serais pas cru capable.
Mais c’est du purgatoire que je voulais parler. Le seul, peut-être, qui n’avait pas oublié l’idée de cette leçon sur l’autorité programmée sous mon nom dans le cahier des conférences aux élèves officiers édité par l’École d’instruction puis suspendue avant la publication où son intitulé avait été simplement effacé et transformé en ligne blanche, c’était son tout premier commanditaire, cet ami pourtant soumis plus que les autres au silence régnant sur le ministère et qui, non seulement n’avait pas renoncé à la chose mais avait entrepris d’élucider à lui tout seul le caprice de ce coup de crayon qui semblait faire porter une telle infamie sur mon nom que le soupçon lui-même et encore moins sa cause ne pouvaient en être exprimés et dont la trace de graphite semblait s’être répandue comme une traînée de poudre dans les cercles entrelacés des grandes familles et des hautes sphères dont les membres ne me connaissaient plus.
Je revenais chaque soir, comme rituellement, aux planches de Doré ou plutôt au grand volume dans lequel, qui ? mon hôte ? un jeune abbé facétieux ? avait inséré un fin cahier de gravures d’une autre main et d’une tout autre nature, inspirées du maître lui-même inspiré de Dante. Le monogramme de Doré y était d’ailleurs apposé par impertinence et c’était ce monogramme parfait et faux qui m’intéressait dans ces gravures dont la facture par ailleurs était telle que la confusion avec celles du maître ne faisait à première vue pas de doute, et non pas leurs scènes, identiques à celles du maître mais discrètement truffées de motifs licencieux, comme sous-jacents à l’image, comme en peuplant une sous-conscience dominée par ces esprits malicieux que les Mille et une nuits disposent volontiers sous la couche des dames les plus raisonnables durant le jour, les plus agitées dès que ces ifrites s’emparent de leurs songes et je parie que ces contes ne manquèrent pas d’inspirer le docteur Charcot.
Mais c’est du purgatoire que je voulais parler. Et de ce monogramme qui me rendait perplexe, non pas que je fusse intéressé par la véritable identité de l’artiste, habile comme Doré lui-même, qui avait glissé sous la main du maître des scènes qui semblaient être le prolongement naturel des siennes, loin d’en être les parasites, qui semblaient simplement révéler à l’œil attentif ce que ses images contenaient à l’état invisible, mais cet artiste faisait publier, comme semblait l’indiquer le tampon de l’imprimeur hollandais, son œuvre licencieuse, du vivant du maître, sous son nom, et l’idée qu’on ne pourrait, au fond, jamais savoir si Doré lui-même ne s’était pas livré à cette mascarade, l’idée que quiconque pouvait user du nom d’autrui, en user publiquement, glisser sous ce nom d’emprunt des images, des idées qui ne lui appartenaient pas, qui lui étaient prêtées, pour sa notoriété, par une impertinence qui devenait une forme d’hommage, tout cela, dans le faisceau des lampes basses du salon de mon hôte, dont le verre avait pris la couleur du Cognac qui me tenait debout à moitié endormi, dans le cuir des fauteuils et des livres, tout cela me troublait.
Le mouvement induit par l’invasion est celui de la retraite. Une civilisation en pleine expansion provoque la contraction des autres peuples sur eux-mêmes et, sous leur soumission apparente, une fois consommée leur défaite et admise la vanité de leur lutte, sous le chagrin de leur assentiment contraint par la force ou par les circonstances, une infinité de sournoiseries, de stratagèmes, font se glisser la liberté et se réaliser la fuite dans les lézardes les moins visibles d’une possession incontestable. Le classement déconcertant de la bibliothèque dont avait hérité mon hôte avait placé à proximité du Dante illustré par Doré, copié par un pseudo-Doré dont les œuvres semblaient exprimer plus librement les turpitudes en germe dans les planches authentiques, un fascicule sans mention d’édition, probablement rédigé par un amateur qui n’avait pas songé à y apposer son nom mais qui avait rassemblé, sous la forme d’une liste et sur deux cent cinquante feuillets qui représentaient certainement le travail d’une vie, peut-être même de plusieurs, toutes les reprises d’un texte du Vème siècle, connu sous le nom de L’Échelle en référence au système de Jean Climaque dont il aura été la source, et qui forma, jusqu’à Dante et au-delà, plus de dix siècles de pensée. Du manuscrit originel, il semble que nous n’ayons aucune trace, que nous ignorions tout de la personne de son auteur, de la date, même, à laquelle il fut rédigé, du contenu exact de sa version première dont nous devinons, par hypothèses, par recoupements archéologiques, qu’il fut diffusé d’abord dans la région d’Éphèse ; du manuscrit originel, nous avons oublié jusqu’à l’existence, cependant sa conception d’un monde organisé en degrés entre ciel et terre, entre ciel et enfer, entre la hauteur de l’homme et son indignité ou sa honte, pour avoir été maintes fois reprise, maintes fois pillée, maintes fois redécouverte d’un texte à l’autre, maintes fois signée de multiples noms, aura fait de cette œuvre perdue l’une des créations les plus influentes où plusieurs civilisations puisèrent leur esprit, leur essence, sans en connaître la paternité.

Le service n’était pas tout neuf mais les sœurs le tenaient aussi propre que possible et elles avaient, selon les usages patients et silencieux de leur congrégation, accepté sans trop d’effroi les bizarreries du médecin chef qui y avait établi assez discrètement sa pratique d’ancien élève de Mesmer. Il avait cette facétieuse habitude d’inviter, avant le déjeuner, ses amis, particulièrement si des dames étaient de la compagnie, à venir visiter la galerie privée qu’il avait constituée dans le couloir lumineux qui menait, à l’écart des salles de séjour et des dortoirs de l’aile principale, au dernier étage de l’aile administrative, jusqu’à son bureau qu’il avait logé dans la tourelle de l’ancienne horloge dont l’œil-de-bœuf surplombait le parc aux trembles centenaires qui partageaient les pelouses avec des essences rapportées des antipodes par un ancien missionnaire nommé à l’évêché qui en avait fait don à l’asile. Le couloir était étroit, il traversait de part en part toute l’aile et il semblait interminable comme les visiteurs progressaient en petite troupe, de station en station, sous le commandement du médecin qui s’en instaurait le capitaine et le professeur, et qui prenait un malicieux, un intense, un précieux plaisir à faire durer une éternité cette progression dont les haltes étaient d’autant plus pénibles que nul cordial, on le savait, ne viendrait soulager ou récompenser les membres de la petite assemblée une fois le havre du bureau atteint au terme de ce chemin de croix qui n’était pas une ascension vers le ciel mais une lente et certaine descente dans les degrés insoutenables de l’enfer.

Je n’avais pas encore renoncé tout à fait à préparer ma conférence, je m’étais plié à la tradition de réunir un livret de devoirs pour la préparation de mon sujet par les élèves officiers, le commandant en avait accusé réception d’une formule officielle sans toutefois le distribuer encore aux élèves, en attendant, je suppose, la suspension de la suspension de l’autorisation ministérielle. Je n’avais pas encore abandonné l’idée de ressentir à nouveau et pour la dernière fois sans doute cette fugitive contraction du diaphragme en entrant dans l’amphithéâtre, en avançant à la rencontre des officiers debout, une émotion dont je n’avais pas clairement conscience mais dont le souvenir me faisait envisager avec impatience de leur parler encore, de leur parler, pour une dernière fois qui serait la première, non pas, comme le voudrait l’étiquette, comme le voudrait le bordereau du ministère, une fois lavé de cette marque au crayon, pour former leur esprit à ne pas entraver les effets escomptés des enchaînements calculés de mouvements dont les lignes, sur le terrain, peuvent paraître inconséquentes et les raisons opaques mais dont les finalités stratégiques décidées en haut lieu rendent nécessaire une loyauté sans défaut, pour leur parler, pour leur parler sincèrement de la faiblesse de leur condition, de la précarité de leur force et sans doute n’était-ce déjà plus une leçon à proprement parler, cette conférence que j’avais sur le cœur et qui me faisait arpenter désormais les rayonnages de la bibliothèque de mon hôte à la recherche de guides susceptibles, non pas de conduire mes officiers fermement sur les degrés du pouvoir mais plutôt d’accompagner leur descente, leur solitaire descente dans les sables traîtres et profonds de leurs défauts, de leur ignorance sans cesse creusée, de leur instabilité sur terre, de leurs puits internes jamais combles. Soit. J’étais bien au-delà de ce qui aurait semblé raisonnable dans le cadre de l’École d’instruction du ministère et je me demande si cette biffure, que personne ne semblait vouloir ôter de mon nom mais que je considérais encore comme une erreur, n’avait pas déjà eu pour effet de me séparer du ministère et des devoirs que je pensais, que nous pensions, tous, lui être dus, dont le premier, assurément, était la louable obéissance sous quelque forme que cette obéissance prît. Je ne sais par quel mécanisme, cette marque sur le papier, qui me distinguait des autres pour quelque cause obscure, m’avait bel et bien rendu distinct, rendu à moi-même, et il m’était désormais plus précieux de servir, à travers leurs futurs officiers, les hommes, plutôt que les membres de l’État-Major dont les vues ne m’apparaissaient plus aussi compréhensibles, plus aussi sérieuses que par le passé.

Toutes les photographies exposées le long du mur qui conduisait, du dernier palier d’escalier, au bureau aménagé dans la tourelle, avaient été prises dans le service, par le médecin chef lui-même, et plus exactement dans le laboratoire, depuis le début des séances qu’il patronnait tous les matins depuis qu’il avait pris la tête de ce service quelques années auparavant. Toutes représentaient des visages, des corps en pleine crise, retenus par les infirmiers alors que l’agitation semblait en métamorphoser la nature, en diminuer l’humanité, en accroître, au contraire, la brutalité à son paroxysme. Les sœurs contribuaient parfois à maintenir le patient ou plus souvent la patiente, dans l’axe de l’objectif et immobile, autant que faire se pouvait, pour garantir la netteté de l’image où un temps de pause incompatible avec la fureur introduisait presque toujours un esprit de passage, une ombre blanche plus ou moins fumeuse dont la matérialité imperceptible aux yeux se révélait par le truchement de la technique, et qui semblait posséder le corps arqué qu’elle soulevait comme une plume, qu’elle traversait de part en part ou dont elle avait l’air de vouloir s’enfuir sans pouvoir se résoudre à le quitter tout à fait. Les yeux étaient exorbités, larmoyants, blancs d’avoir fait rouler leur globe à l’intérieur des paupières pourtant écarquillées, les bouches écumaient, les lèvres retroussées sur les gencives, les faces étaient fixées dans une expression dont l’imbécillité pouvait hanter pour longtemps vos cauchemars. Quand les pupilles étaient visibles, elles étaient comme des puits, comme des gouffres, c’étaient des pupilles qui avaient soif, c’étaient des soifs à l’intérieur d’orbites humaines et l’expression tout entière de ces faces qu’une volonté parasite tordait disait cette soif épouvantable, cette urgence de remplir une gorge brûlante dont l’irritation ne s’apaiserait pas, dont l’aridité interdirait éternellement d’en dompter le feu, d’en retenir l’humus, les humeurs végétales qui lui rendraient quelque fraîcheur et combleraient de feuilles et de mousses le néant minéral qui aspirait tout à lui, qui voulait tout, qui ruinait l’être de ces hommes, de ces femmes impérieusement commandés, pour leur malheur, par une volonté qui n’était pas, qui n’était plus la leur, qui était un bain, dont les sels chimiques avaient révélé quelque chose par l’effet de ce hasard technique, de cette coïncidence qui veut que l’art, qui ne connaît rien à la vérité, la transporte, de mauvais gré, aveuglément, comme une bête de somme inconsciente de la valeur du chargement qui l’encombre, qui rend contrainte sa marche entraînée par la longe, mais qu’elle porte sur des distances considérables et qu’elle finit par prendre pour son propre corps et pour son propre poids.

Tandis que les professeurs du génie s’efforçaient de préparer nos officiers à la précision, à la rigueur méthodique, à l’exactitude, à la connaissance sûre des corps, des matériaux, des éléments réagissant à la gravité et dont les propriétés allaient déterminer le comportement, j’envisageais de les préparer au doute, depuis que cette marque sur mon nom m’avait écarté de mes semblables et plongé dans l’opacité d’un règne où les causes se dérobaient à mon intelligence, où les effets semblaient régner par eux-mêmes, libres de toute logique, tintinnabulant au gré des soubresauts du fou qui les sortait de son bonnet. Dans cette opacité, je n’étais pas tout à fait seul. De l’intérieur du ministère, l’ami qui se trouvait à l’origine de tout, petit dieu des dossiers en souffrance et bien humain vivant qui n’oubliait pas de m’extraire, d’un coup de gueule s’il le fallait, du cercle mélancolique des lampes de la bibliothèque de mon hôte pour aller boire l’absinthe dans un café que nous connaissions tous les deux à Montmartre, aussi loin du ministère que pouvait l’être le Tibet, où nous étions certains de ne pouvoir rencontrer ni les uns ni les autres des familiers des Invalides, cet ami enquêtait toujours.
C’était un coin qui ne fermait pas, ce café, ce quartier. Bien entendu, là-bas, nous ne portions pas l’uniforme. Nous y retrouvions l’un et l’autre l’habitude de tenir longtemps après la fin de la nuit et, à l’heure du battement à vide de Paris, quand il fait encore noir mais déjà moins sombre, quand il fait plus tranquillement noir sur les pavés que les talons et les fiacres laissent, les messieurs rentrés, les blanchisseuses encore au chaud, nous trouvions au comptoir des opiomanes en tête à tête avec leur verre, qui subissaient sans dire un mot les suées de leur organisme puni par le reflux de son extase, nous trouvions là, qui finissaient leur nuit, le veilleur d’un service d’aliénés dont le patron tenait à se faire appeler “psychiatre” et des ouvriers typographes avec qui nous causions beaucoup alors qu’ils ne savaient rien de ce que nous étions, sinon que nous préférions l’absinthe à laquelle ils ne touchaient pas, au rouge noir auquel ni un empire, ni un Champagne du meilleur crû n’aurait pu leur faire renoncer.

Ce n’était pas l’expression qui était saisissante, sur l’une des rares photographies cadrées plus largement que le visage seul, de sorte à montrer le torse, les épaules ou quelquefois le dos nu d’un patient dont on voyait les membres tenus par des mains épaisses dont les efforts faisaient saillir les veines, sur cette photographie qui portait un prénom et une date, l’expression du jeune homme était pour ainsi dire paisible mais c’était son buste qui frappait, comme rongé sur tout un côté par une morsure en arc-de-cercle dont les blessures, loin de sécher, semblaient se nourrir de sa peau, foncée, plissée, suintante, sous laquelle on voyait courir les muscles, terriblement noués, qui faisaient un champ de bataille de la moitié de son corps dont on aurait dit qu’il portait l’empreinte d’un baiser. À la lumière intense des lampes dirigées sur cette peau ravinée comme un terrain difficile, cette empreinte traçait distinctement le dessin une paume avec cinq doigts dont on n’aurait su dire à un être de quelle espèce ils appartenaient, un être qui avait posé sa main sur l’homme et qui, visiblement, le possédait toujours. Pour en user de quelle façon ? à quelles fins ? ou pour ne pas en user du tout, qui le possédait absolument, sans destination particulière, pour le simple loisir de le tenir disponible à l’exercice de sa puissance dont la puissance était telle qu’elle ne s’exerçait pas, qu’elle n’avait pas à être exercée pour agir.

J’ai souvenir d’avoir trouvé dans un volume dont les feuillets avaient été eux-mêmes biffés à de nombreuses reprises et qui réunissaient les œuvres de Voltaire dont bien des pages manquaient, une lettre priant le roi de ne pas lui imputer tous les titres publiés sous son nom, dont certains abusivement, les plus impertinents, assurément, mais aussi les plus relâchés quant à leur style. Je n’ai pas écrit certains de mes livres, pas composé le mauvais style des phrases qui provoquèrent la rage de mes supérieurs et firent prononcer, derrière le capiton du double battant des portes, le terme de trahison à mon sujet, ou de gâtisme, pour m’offrir, en récompense des services rendus pendant une carrière sans faute, la sortie indulgente qui m’éviterait la peine de la dégradation.
Je ne parlerai pas devant les élèves officiers. J’ai déposé l’ambition de parler en mon nom. Suis-je celui que le crayon a biffé sur le bordereau du ministère ? Ai-je écrit un mot, un seul, des pamphlets publiés par un imprimeur de Berlin, et dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce que les typographes de la place Blanche, qui avaient entrepris de les publier en France, en apportent les bonnes feuilles au café où je suis tombé sur mon nom, imprimé partout avec une coquille qui lui ôtait son souffle mais pas son titre qui leur avait paraît-il servi de passe pour réussir le tour de force d’en faire publier des extraits spécialement choisis en pleine page d’un numéro du Figaro que j’avais dû manquer, dont pas une de mes connaissances n’avait osé me dire un mot et dont le tirage faisait se congratuler nos typographes que leur amis berlinois pressaient d’achever au plus vite leur édition clandestine de mes œuvres certainement pas complètes encore mais déjà répertoriées à mon nom, avec ou sans son hésitation, je le savais grâce à l’enquête de mon ami, dans les dossiers du ministère où l’opération des fiches, qui éclate à présent dans le scandale que l’on sait , était en train de commencer le plus discrètement du monde ?

Plus haut que tout le reste, le carré de lumière qui perçait le mur de la chapelle n’était ni une étoile, ni une icône, quoique scintillant d’une couleur brune et cuivrée suivant les heures, c’était un vitrail où avait été peint le visage d’un vieillard dont la lumière du jour avait repris les traits. Ce portrait de verre, qui avait voulu représenter une gloire, une tête lumineuse par le soleil traversée, représentait une vanité : c’était une tête dégradée que traversaient l’or et le rouge du ciel.

 

Sereine Berlottier. Lettres d’Adèle, titre provisoire.

(1)

Ici le ciel
roches qu’une lave glissante, nourricière, enveloppe de curieuse tendresse
(et puis, soudain)

Aujourd’hui j’ai rêvé de vous. Mais vous étiez si vieux que j’ai prié qu’il ne vous soit pas donné de voir votre propre visage, là où vous êtes.
Je vous ai envoyé du tabac, du papier. Trois paires de chaussettes en laine que m’a données la vieille du pont.

Des pies à longues queues. Deux et pendant que je vous écris trois sûrement. Mais la route est trop longue pour vous les montrer.
Et le ciel maintenant. La bête s’est retournée sur son dos. Gratte son ventre. L’éclat se déplace.

Peut-être, dans d’autres siècles, d’autres voyages pour d’autres paroles.
On parle de typhus, de tempête. On dit que la moitié des hommes a eu les orteils gelés dans la plaine. Dites-moi. Parlez-moi de vous.

Dans ce rêve-ci, je vous l’avoue, vous me faisiez un peu peur. Comme si votre visage s’était déplacé. Inscrit, peut-être, sur la pierre de la cellule où je vous imagine déchiffrant ces mots pâles à la lumière d’un morceau de bougie.
Vous étiez sombre. Terriblement barbu et échevelé. Nous étions seuls, dans un monde sans oiseaux, sans bruits, debout de part et d’autre d’un énorme rocher qui nous servait de table et autour duquel il me semble que nous tournions lentement, à mesure que vous tentiez d’approcher de moi, glissant et sournois comme un lézard gris.

On ne peut rien écrire, rien de définitif, rien d’accordé, sur ces minuscules cartes qu’ils chiffonneront avant de vous les donner. S’il faut rêver que ceci, un jour.

Les pies tournent, subtiles, aiguisées, sous la fenêtre de notre chambre.
Sur un cahier je tiens la liste des questions. Parfois j’essaie d’y répondre.
Je n’ai pas revu l’écureuil.

Le vieux Bertrand a essayé de me montrer votre geôle sur la carte d’un vieil atlas sale. Je ne regardais que ses doigts crasseux, hésitants. C’est trop de fleuves encore, trop de frontières, trop de noms qui courent à renverse.

Ce qu’on voudrait soutenir. Ce qui s’efface. A peine vous, ici, flou et boueux de distance. A peine vous pleurais-je si peu approché.

Avez-vous seulement un à qui parler aujourd’hui ?

La vieille Marcelle ne viendra plus chercher la lessive. Elle dit que son dos la tourmente. Je la crois plus superstitieuse que fatiguée.
Deux tresses et un ruban neuf.
Comment vous dire que votre mère est malade?

 

(2)

Ici le ciel, dans le haut gris, exténué.
Sa poussière d’os broyé qui ne retombe pas.
(Et puis, soudain.)

Dans le moisi de la pierre où vous cacherez cette lettre pour la dérober à qui sais-je, gardiens ou gardés.
Le visage même, ration de fuite, l’épuisement, la mue.
Quatre mois et douze jours.
Deux martinets en flèche.

Aujourd’hui j’ai rêvé.
Mais vos paupières closes, striées comme coulées de craie fine et la pierre noyée de votre visage nu (très blanc et très amoureusement ravagé).
Toujours, d’une lumière qui brûle, mais sans nourrir, sans réchauffer.
Peut-être ailleurs, vivant dans le temps que ces mots mettront à.
Je fais ce qu’il y a à faire pour la reconnaissance si vous revenez.

Un oiseau dans le puits.
J’attends le vieux Mathieu et ses cordes.
Ça n’en finit pas, ce froissement d’ailes brisées, la chose d’en finir.

Et c’était à nouveau comme une semelle ravagée votre visage vu.
Cette nudité de linge mouillé.
La main s’avance.
S’imaginant balancée, ouverte, sur l’étendoir.

Quelle différence entre la mouche d’ici et l’oiseau de là-bas?
Tout s’amenuise. Peut-être que je perds la vue.

L’oiseau a survécu. Le vieux Mathieu a soigné son aile. J’y sais de la joie.

Je n’arrive pas à connaître ce visage qui nuit après nuit me revient, parfois mousseux, parfois grêlé de pointes verdâtres. Et ces orbites fouettées comme beurre battu.

Quatre moi et vingt-six jours. Cette nuit j’ai crié vers vous. Ce n’était qu’une chouette au grenier mais on eût dit pourtant.

Vos lèvres rouges étaient tout le vivant du visage su.
(Et cette ligne qui partait de l’œil, comme une larme de pierre, déchirante).

Se peut-il que le monde fonde, que la vue coule ainsi de mes yeux, que les lignes, unes à unes, s’amollissent, rincées?
Je parle seule, déliée.
Le couvre-lit, sang figé au bord du vide.
Le fuseau noir des pies sous le toit.
Chaque mot écarte le châle.

Un mot encore : orbites sombres, un dieu des mers surgissait sans sourire alourdi d’une barbe mêlée de corail qui dévorait ses lèvres évanouies.
C’était bien du sang que crachait sa bouche invisible, ses lèvres comme dans le vif mordues, jusqu’au silence.

Ce soir un vent brutal et ras agite les bêtes.
Le ciel s’éclaircit comme s’il montait lentement dans le blanc de l’œil, purifié, oui, purifié.

On me dit que, parfois, ceux qui reviennent ne sont pas reconnus. On me dit que certains prononcent leur nom d’une étrange manière, d’une manière qui sonne trop fort, et faux, et vaincu.

Dites-moi si vous avez bien reçu le paquet.

Nous avons enterré votre mère hier.
Que cela soit, donc, puisque cela fut.

 

(3)

Ici le ciel, détrempé.
Grandes flaques qu’éclaire une lune maigre.
(Et puis, soudain.)

Une fille est née au Moulin. Dans le même temps qu’un orage chahutait le blé. Deux jours, déjà, que le linge était à bouillir.

Un oiseau franchit la fenêtre comme une tuile tombée. Le temps que j’approche de la rambarde il a disparu.
Je lis les mots : battu en brèche, revers, capitulation. Je lis ces mots dans un journal vieux de plusieurs semaines.
Je me souviens qu’à l’église votre main était froide.

Et soudain votre visage bascule en arrière. Je vois les trous noirs de vos narines ouvertes sur votre gorge noyée, disponible au fer. Vos yeux je ne les vois pas. Ils sont éclaboussés de lumière sale. A peine le souvenir d’un sourcil ici, pour la noirceur.
Si je persévère à affronter dans la nuit ce qui se délie, je vois ceci : vos oreilles une masse de chair indistincte, nuageuse, effilochée, et par endroit du rouge criblé sur le front, la gorge. Le trou des narines fuyant. L’orbite nivelée, paupières tassées, et le regard même, comblé, comme d’une fosse pleine. Ce n’est pas disparaître. C’est autre chose encore. Quittant le monde, les lignes même du monde, ensauvagées.

(4)

Ici le ciel.
Cendre tombée, déchirures lasses, usées.
Deux ailes froissées dans le chêne.
(Et puis, soudain.)

A présent que la vitre n’est plus qu’un miroir par où les livres s’enfuient dans le noir.
On me dit que vous serez sûrement décoré. On ne me dit pas ce que vous laissez. Ni le nombre de ceux qui sont restés dans la plaine, mêlés au souffle froid des chevaux.

Et maintenant, ici, d’un regard las, ultime. Votre visage très lentement recomposé comme d’une peinture guérie, asséchée sur ses repentirs. Votre front haut je le reconnais, et nu, marqué d’une rougeur sur le côté droit. Dans le prolongement du nez cette ombre qu’on pourrait prendre pour la trace laissée par un projectile, une balle définitive, si vos yeux n’étaient pas à présent si nettement ouverts dans le vide.
Et vous me regardez, oui, avec une tristesse de chien encagé. Vos yeux, des noyaux secs, éberlués d’impuissance.
Vous n’en finissez pas de me regarder de ce regard inutile. Un regard qui n’annonce ni parole ni demande. Si je quitte ces yeux je vois qu’il ne reste à présent de vos lèvres, de votre bouche, qu’une trace cendreuse, griffée, une ombre carbonisée qu’aucune parole n’écarte, n’ouvre.

 

(5)

Ici le ciel,
dans la même blancheur nette, écarquillée, que déchire l’encre des arbres au lointain
craie irritante fatiguant le regard, comme fatigue l’obstination de chercher, sur une route tourmentée de poussière, un qui ne reviendrait pas de toute façon sans vous prévenir.
(Et puis, soudain.)

Mais cette nuit encore. Votre chair rose, pâle, dévorée par le blanc où vous basculiez, tête rincée, je savourais le noir de vos narines offertes et votre pubis dévoré de cendre était tout ce qu’il restait en vous de protestation, dans la couleur.
Vos bras avaient disparu. Vos épaules ne soutenaient rien. Vous étiez redevenu le tout petit enfant que peut-être vous ne fûtes pas. Le blanc des langes vous réclamait, pendu sous le clou, jusqu’à l’étouffement.

Pourtant il y aura des cerises. Des merles poinçonneront dans le champ, je ne m’ennuie pas.
Partageant avec l’arbre le vent, le froid. Mais séparée par le fruit, paniers levés dans les branches.

Comme j’aimerais ne pas voir ce qui, gonflant les failles, à chaque roulade dans le vide un peu plus se ramasse et enfle.

On dit que l’hiver sera dur là-bas. On dit aussi que les anglais ont manqué de tentes. Et même qu’au pire vous auriez, cette fois, échappé.
Si je lève les yeux de la page je peux croire que l’arbre s’est encore rapproché. Qu’il me tendra bientôt ses branches à caresser. Mais ce n’est qu’un effet facétieux de lumière.

Ne pas tout dire. Comment pourrions-nous.
Et cette nuit, encore. Dans l’élan de vos maigres joues, basculées. Le givre de votre cou impossible me griffait les yeux. Vous m’apparaissiez noyé par asphyxie de lumière, éboulement de présence, et votre corps, peinture jetée en pleine nuit dans un champ que laboure l’orage.

Dans mes mains nues et seules pour se souvenir.
Sur le chemin. Caressant un caillou.
Lèvres muettes.
Recommencer.

Et dérapant oui, d’une grande, d’une irrémédiable glissade, d’avant en arrière, mais pour toujours.

Je n’entends que le bruit de la plume qui gratte la feuille.

Je continue. Une grande fatigue me tourne au-dedans. N’imaginant rien de ce que furent vos marches. Ni le feu ni les blessures. Ni davantage à présent de vous enfermé.
Tout cela était-il vraiment nécessaire?

Dans ce qu’il restait de peau tendre, de rose utile, je voulais pénétrer.

Un jour, peut-être. Le tremblement de ne pas reconnaître.

L’échelle que Martin a dressée pour remplacer les tuiles fêlées par la grêle dessine des barreaux sur la pierre.
Ce fut la guerre. Ils ont tranché avec des armes dont nous ne connaîtrons rien. Sinon la plaie, l’empreinte.

Quelques fagots de nuages traînent encore exaspérés de lumière douce, vaincus, glissent lentement vers le lieu d’en finir.
Le ventre d’une bête tiède, laine mangée.
A peine le temps de lever les yeux et il ne reste plus qu’un vague bout d’os percé que la lumière ramasse et entraîne plus loin.

Débordant à chaque seconde tout ce que ma main paresseuse tente de retenir.

Je ne vous reconnaîtrai pas.
Vous ferez comme si vous l’aviez toujours su.
Dans cet écart. L’aveuglement. Mais si vous dites mon nom peut-être, de cette voix de buvard qui était la vôtre, si près de mon oreille qu’il me semblera que vous vous y êtes tapi pour toujours,
alors oui, peut-être, oui ?

 

(6)

Ici le ciel, vaguement l’écume fuyarde
honteuse et grise
et jonchée de débris
indéchiffrables.
(Et puis, soudain.)

Le coq a disparu cette nuit.
Herbes brûlées, loin.
Ils disent qu’une bataille a été gagnée.
Écailles de nuages brûlant dans les yeux.
Il me semble que le temps s’arrête. L’air tremble doucement sur la plaine. On tend les doigts. Rien déchiré. Le tremblement se traverse, c’est tout.
J’attends la pluie d’orage et le gros facteur. Je ne rêve pas. Votre visage fondu. Rien. Mon ventre est mou à nouveau. L’ortie se lève dans la fraîcheur du soir revenue.
Ce que je ramasse, ce que je lance vers vous, à peine le temps de baisser la main, de redresser le cou, un bref mouvement d’épaule en dehors et c’est fini, la phrase s’est refermée tout à fait.
Portez-vous toujours ce foulard qui ensanglantait si bien votre cou?
Mes mains me sont plus proches que votre visage. Il me semble que j’aurais désespoir à les perdre. Je les regarde couvrir de leur ombre pointue la page qui vous revient. Il y a en elle une vigueur précise, anonyme, une puissance mate, fidèle, qui me rassure et me tient compagnie.
Quand je me suis levée cette nuit la lune éclairait le tapis de la chambre. J’ai détourné le regard.
Et l’autre nuit, encore, c’était tout le visage noyé, savon oublié dans la cuve que les doigts ramassent mais dont la blancheur même se désagrège, mousse flétrie, fuyante, que les doigts crèvent de retenir. Et je pleurais de ne rien vouloir de ce monstre tordu dont seuls deux sourcils noirs me disaient encore le nom, et j’écartais les mains dans le vide pour vous rendre à l’orage dont vous n’aviez pas su revenir.
Cela a lieu si loin dans le monde.
Vous avez disparu sur mon ventre. Il ne reste autour de mes reins qu’une flaque imprécise, improuvable, qui sèche doucement dans la nuit revenue.